Dès l’aube, nous quittons Modane endormie sous la garde de ses nombreux forts pour nous enfoncer dans la Maurienne chaotique où les ubacs mouillés cèdent du terrain aux adrets érodés et ridés par un climat ocellé d’effluves méridionales. Après le viaduc de Charmaux, sous l’autoroute qui mène au tunnel de Fréjus, le sentier s’empare d’une forte déclivité pour se faufiler entre des résineux de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Il est étroit, sinueux, joue entre les rochers moussus, se tortille dans l’ombre et l’humidité du versant nord. C’est un premier palier qui nous permet d’atteindre le troupeau éparpillé des hameaux nichés dans les vallées intermédiaires puis, à partir de 1800 mètres, les arbres essoufflés s’arrêtent laissant la place à des pelouses de gazon exubérant. Leurs vagues invasives viennent mourir sur les rocailles mariées à des éboulis d’ardoise et des coulis de cendre pilée par le concasseur séculaire des glaciers et des séracs.

Après l’étroit passage du Collet où s’enfournent toutes les cabrioles de ses sources et de ses torrents, la Combe des Roches s’évase. Elle creuse sa gaine jusqu’au célèbre Mont Thabor (3204 m), hanté du béret des chasseurs alpins. Nous croisons là une famille dans le désarroi. Ils se sont mépris sur l’itinéraire et leur véhicule est demeuré de l’autre côté de la montagne, à l’opposé. La mère et les enfants descendront à Modane pour rentrer à Paris par le train tandis que le père retraversera la montagne en sens inverse après que nous l’ayons remis dans la bonne direction.
Il reprend son boulot le lendemain. Nous lui souhaitons bon courage. C’est sans difficulté que nous parvenons au col de la Vallée Etroite (2424 m), l’ancienne frontière avec l’Italie. De nombreuses pistes se croisent ici, ce qui explique l’erreur de notre Parisien. Elles s’entrecroisent comme un écheveau désordonné qu’il faut démêler avec attention. La cime de la Planette (3104 m) au sud-est et le Rocher Blanc (2856 m) à l’ouest encadrent de leurs colossaux piédestaux ce décor majestueux d’Olympe cyclopéenne.

La Vallée Etroite
La Vallée Etroite

Nous pourrions poursuivre vers le refuge du mont Thabor mais nous avons encore assez de jour pour redescendre les énormes escaliers que façonne le torrent des Tavernettes puis, par des chapeaux rocheux séparés de tourbières, nous nous évadons des alpages zébrés par les rais d’un astre au couchant, vacillant en agrandissant l’ombre des troupeaux aux ruminants paisibles.

Encerclés entre les ruisseaux de Genève et de la Grande Somme, nous atteignons le pont de la Fonderie, du nom d’une ancienne activité minière liée à cet endroit puis, par une large allée carrossable, nous parvenons enfin entre chiens et loups, au refuge de la Vallée Etroite, terre française depuis 1947 mais, ayant une puissante identité italienne de langage et de traditions. Nous avons le choix entre le Club Alpin Français et le Tré Alpini mais de toute façon, nous sommes tenus le soir même de consommer une énorme assiettée de macaronis accommodés d’une sauce à la tomate.

Dimanche 11 juillet 1999 – 134ème jour [Serge Laurent]

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