A 08 h 30, très inquiet de mon état de santé, je quitte mon havre douillet pour Morzine, situé à 2 km 500. Des haillons de cirrus pluvieux se déchirent le long des pentes environnantes, sur les massifs rocheux les plus bas et les plus boisés. Ils projettent quelques volées de gouttelettes au fond des vallées mais à haute altitude, le ciel est dégagé, bleu et clair avec un léger moutonnement de cirro-cumulus. Sur les sommets les plus élevés, la neige semble avoir été rafraîchie dans la nuit. La D228, tracée en zone périurbaine, longe la Dranse qui m’accompagne de son bruissement immuable, plus impérieux en ces temps de fontes printanières.

Je profite de mon passage en ville pour effectuer quelques provisions de route et je me décide à cheminer sur la D354 qui me paraît plus appropriée pour me rendre dans la jolie station touristique de Samoëns. La voie par Avoriaz n’est pas recommandée, compte tenu de mon douloureux handicap. Elle est plus longue et elle présente trop de difficultés puisque les chemins de montagne de ce secteur sont impraticables à cette altitude.

A cette époque, le col de Joux-Plane est fermé au trafic routier mais accessible à pied dans de bonnes conditions. Cet axe serait même des plus agréables si ce n’était le mal qui me harcèle et qui m’empêche d’apprécier pleinement les paysages magnifiques et sauvages qui m’entourent.

Dans le grand virage en belvédère surplombant le site de la cascade de Nyon, je suis littéralement fasciné par cette nature exponentielle et exubérante émergeant à chaque pallier gravi, plus grandiose et plus attirante. La vallée se resserre puis s’élargit. Le paysage se développe, recouvert de résineux s’amassant en bosquets à la densité variée. L’air est vif. Les hauteurs se débarbouillent de leurs barbes ouatées, éthérées et humides. Un vent capricieux heurte les épicéas et tourne, agaçant, recherchant une ouverture propice à ses cavalcades. Parfois, je m’abrite sous la façade des chalets qui jalonnent mon cheminement. La plupart sont dotés d’un toit en auvent, utile pour échapper à quelques grains désagréables mais, désertés en hiver, leurs volets sont encore clos sur leurs embrasses fermés . Ils attendent la saison estivale pour ouvrir les yeux après leur long sommeil nivéal, sans doute vers la mi-juin.

Après les Combettes, la montée s’atténue avançant presque rectiligne entre deux bandelettes de prés, contenant les lisières veloutées où traînent quelques congères. Une aire aménagée pour le pique-nique m’invite à me reposer quelques instants, juste avant les chalets de Joux-Plane éparpillés dans une prairie à 1483 mètres d’altitude puis la route étroite se hisse vers le col du Ranfolly enlaçant la Tête des Crêts à 1661 m. Je peine en raison de cette lombalgie plus aiguë, plus vivace qui m’assaille sans pitié. Tout l’enchantement du cadre qui m’entoure ne parvient plus à me distraire de mes tourments et imperceptiblement, la randonnée se transforme en un véritable calvaire.

Jeudi 6 mai 1999 - 68e jour

Je parviens toutefois au col de Joux-Plane, serti dans un vrai décor de carte postale. Le petit lac est encore encombré par les glaces. Un gros édredon de nuages coiffe la Pointe de Chamossière et devant moi, derrière une sorte de rideau argenté encerclant les lieux, je devine l’immense vide de la vallée du Giffre, une sorte de gouffre invisible, insondable, un univers fantasmagorique dont j’aborde les rivages mystérieux, comme attiré par une force inéluctable et salvatrice.

Je suis à la porte d’un océan de vagues blanches dont les maelströms tourbillonnent et me happent. Je suis Orphée aux portes de l’enfer ou du paradis ! Suis-je au purgatoire avec son lot de souffrance, frêle humain face à la vision d’un monde dantesque dont je ne peux mesurer la profondeur et la vastitude sous ces volutes de vapeur ?

Un souffle glacial me saisit et je me précipite sans attendre dans cette descente dont ma seule certitude est de trouver là, en bas, un havre, un repos, une accalmie, une bienfaisance et quelques présences rassurantes et réconfortantes.

La route à découvert descend, rectiligne au début. Elle s’émaille d’un chapelet de chalets d’estive, modestes édifices souvent constitués, actuellement, de tôles et de bois, privés de vie et d’activité. La descente s’avère facile et la distance à parcourir se chiffre à 10 kilomètres. Peu à peu, la couche nuageuse qui s’était intensifiée se désagrège, se morcelle. J’aperçois la belle vallée du Giffre, la pyramide de l’aiguille du Criou. Dans le lointain, l’énorme barrière du Mont Ruan, étincelant de sa muraille immaculée, semble soutenir les voûtes du ciel de toute la puissance de sa construction. C’est le château des titans.

Dans mon enfance, j’ai effectué deux séjours à la colonie de vacances S.N.C.F. du Vercland partagée entre le chalet du bas et celui des Saix. C’est avec nostalgie que je vais revoir cette jolie station touristique proposant ses services toute l’année. Elle s’étale à mes pieds comme une thébaïde et j’espère bénéficier ici des soins appropriés et une occasion de prendre du repos. Je dispose d’un laps de temps considérable puisque les cols alpins ne seront accessibles que vers la mi-juin.

Les 26 kilomètres accomplis, même effectués dans de bonnes conditions, ont aggravé le mal qui me taraude. La douleur est insupportable et je n’ai qu’une préoccupation, dénicher rapidement un refuge. Le gîte du Couadzous m’accueille et je me débarrasse de ma charge avec soulagement en prenant possession d’un confortable dortoir. Je fais la connaissance d’un jeune homme sympathique tout heureux d’avoir obtenu un emploi saisonnier au bar de la place et qui réside provisoirement dans les lieux.

Jeudi 6 mai 1999 – 68ème jour [Serge Laurent]

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