Accompagnés de plusieurs groupes de jeunes en colonie de vacances, nous montons vers le col des Thures (2194 m). Certains d’entre eux sont impressionnés par les ravins profonds et abrupts de la combe de la Miglia et, mal à l’aise, subissent avec effroi la proximité du vide qui se creuse vertigineusement autour d’eux. Cependant, ils se rassérénèrent très vite en parvenant sur les gazons bombés entourant le lac Chavillon où ils se dispersent comme une volée de moinillons bruyants.

Nous nous laissons glisser sur les pelouses veloutées du vallon des Thures puis, par un sentier en balcon, nous passons au sud de l’Aiguille Rouge (2545 m) en laissant au nord la cime de la Tête Noire. Dans ce paysage très ridé, nous franchissons un éperon couvert d’une capeline de sapins odorants et rejoignons le col de l’Echelle (1782 m), considéré comme le pas le plus bas de l’arc alpin, pour déboucher ensuite sur la route départementale où nous nous orientons vers Bardonecchia et le Mauvais Pas (1779 m).

Le col des Acles
Le col des Acles

A travers un panel de blockhaus, du temps où les frontières existaient pour que les peuples aient des raisons de se disputer des territoires et de s’exterminer, nous entamons une montée redoutable au-dessus des rochers de la Sueur pour aborder une ligne de crête déchiquetée à plus de deux mille deux cent mètres d’altitude. Là, à notre grande surprise, nous découvrons des abris de guerres, des positions d’artilleries, des boyaux et des blockhaus sur toute la frise frontalière. Le décor est lunaire et les immenses éboulis donnent à ses ruines guerrières une tragique dimension de forteresse médiévale, une scène pour drame antique où, sur les pas de la mort, marchent des processions de spectres en manteau de vent. Le soleil, crûment, éclabousse de sa chair les abrupts et les dégorgeoirs d’éboulis, ces chaos prodigieux où toute une montagne s’effrite sur ses piliers colossaux. Sous le Pas des Rousses (2521 m) et le Rocher de Barrabas (2618 m), dressé comme un Golgotha expiatoire, nous nous faufilons entre les étroitures d’une faille ébréchant un éperon vertigineux à la borne frontalière numéro 10, au-dessus du ravin du Rio Curguas en Italie pour revenir par le col des Acles ou de la Pertusa (2292 m), à la borne frontalière numéro 14, en territoire français. Parfois, un brouillard gris s’accroche aux pentes ruisselantes de rocaille. Dans ces profondeurs, des rais embrasent quelques brasiers suspendus dont les coulées se déversent et se mêlent pour extraire quelques fantômes calcaires titanesques de effondrés et pétrifiés dans leur sommeil hiératique.

Le piton Jaune
Le piton Jaune

Au col des Acles, les vagues cotonneuses du brouillard se déchirent et le piton Jaune, bien nommé, prend feu au-dessus de nos têtes et nous dévoile encore quelques forts en sentinelle dans ces lieux impressionnants. Autrefois, toute une garnison devait se positionner ici, attendant l’ennemi face au désert des pierriers, entre les pics et les cimes éventrant le ciel aux caprices des saisons. La passe était bien gardée où désormais les cris du vent et les assauts des frimas mènent des combats désespérés contre les vieilles et branlantes murailles qui, une année, perdent une pierre, une autre année, un angle engagé dans de maintes et maintes escarmouches sans cesse recommencées.

Nous dressons notre bivouac dans le ravin de Gourgeas, à l’abri des résineux, sur des matelas d’aiguilles au milieu des mousses, des lichens et des buissons de myrtilles. Pour dormir, nous avons tout l’horizon des montagnes et pour rêver, l’onde paisible des milliers de sapins qui chuchotent sans fin comme une houle sur une mer de sérénité.

Lundi 12 juillet 1999 – 135ème jour [Serge Laurent]

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