Je viens de passer ma deuxième nuit dans la solitude du chalet du Gralet, coupé du monde et bientôt sans vivres.

Dehors, l’averse de neige tombe toujours à la même cadence, drue, serrée, sans aucune accalmie, inexorablement mais le vent est tombé. Le silence est absolu. Un brouillard tenace, impénétrable règne et dissuade toute tentative de sortie pour regagner la vallée. Les papillons de cristal virevoltent par myriades, immuables et infatigables. Ils ont transformé la clairière en une immense volière cotonneuse, plumetée où les bruits s’étouffent avant d’éclore.

Ici, le calme absolu évoque le repos des nécropoles où tous les yeux n’ont plus d’horizon. Un mur blanc m’encercle de son uniformité et scelle mon regard pour s’opposer à tout départ. Je porte déjà en moi le syndrome du prisonnier. Décidément, ce mois d’avril me réserve bien des surprises ! En avril, ne te découvres pas d’un fil dit le dicton, avec justesse. L’hiver est encore le maître et la route du Sud est interdite.

Pour ajouter à mes contrariétés, une sorte d’angine me brûle la gorge et me bloque les mâchoires. Ce désagrément supplémentaire a sans doute pour origine toute cette eau fondue que j’ai pu absorber. Mon inquiétude n’en devient que plus vive et mes provisions se réduisent à quelques rations de thé et de café en sus d’un quignon de pain.

La précarité de ma situation n’a jamais été aussi évidente. Je rallume avec beaucoup de peine le feu dont la consumation n’avait même pas conservé une seule braise vaillante. Le Jotul fume abondamment, paresseux à se réveiller, hésitant à s’embraser, las comme ces vieux ouvriers que l’on a fait travailler trop longtemps. L’humidité des lieux, confinée et omniprésente est sans équivoque la cause à ces difficultés. Les anciens pronostiquaient dans ce cas l’arrivée d’importantes et imminentes chutes de neige. Je décompte les minutes, je comptabilise les heures et la tension grandit. J’attends une éclaircie, une déchirure, une ouverture qui me permette de m’échapper.

Vers quatorze heures, le blanchâtre linceul se fissure et se déchiquette. Redessinant les contours, un cercle lumineux dissipe le linceul vaporeux et soudain, à ma grande joie, un pan de ciel bleu apparaît et réduit la chape lactescente. Je revois et je revis avec la visibilité retrouvée. Je peux à nouveau distinguer, en face, l’orée du bois. Cette éclaircie salutaire a tout lieu d’être brève. Promptement, je récupère mon équipement prêt depuis le matin. Après un repérage, je m’oriente au plus vite vers la forêt qui m’absorbe aussitôt.

Mon but initial était de rejoindre le chalet de la Pontouille et de descendre sous les auspices du Grand Crêt d’Eau. Cependant, sur cette ligne de crêtes chaotiques et embarrassées d’arbustes, où le chemin est invisible et les repères introuvables sous le manteau neigeux, je me retrouve très vite à errer parmi des escarpements abrupts, des empilages de blocs rocheux, des fondrières, des dolines envahies de buissons squelettiques aux barbes de neige lourde et épaisse. C’est un labyrinthe inextricable où je zigzague et tourne en rond jusqu’à ce que mon instinct repère l’issue, le portail, le passage possible et praticable.

C’est une véritable évasion que je pratique dans ce monde hermétique où tous les environs s’écartent pour mieux se refermer ensuite. Le cheminement à emprunter apparaît, transparaît, s’affirme puis se dérobe, instable, capricieux, aléatoire.

Je dois impérativement redescendre dans la vallée de Gex. J’adopte une direction et j’essaie de la maintenir pour perdre de l’altitude. Je n’attend aucune clémence de la météo d’autant plus que le ciel derrière moi, vers les cimes, s’obscurcit de nouveau.

Dans ce dédale tortueux et torturé, le salut vient sous l’apparition, en face de moi, de deux skieurs qui se dirigent vers les hauteurs. Ils me questionnent sur l’état de la bergerie du Gralet et je leur affirme qu’elle est toujours debout et intacte. Ils me confirment de leur part que je suis bien sur le bon chemin et je n’ai qu’à suivre leurs traces finalement. Ils s’éloignent sans appréhension en gens qui connaissent les lieux et disparaissent derrière l’hérissement des arbustes recroquevillés.

Peu après, au fond d’un val encaissé, je décrypte quelques indices notoires qui m’assurent d’être sur le bon trajet. Une trace vieille de deux jours me sert de référence, à demi recouverte par les récentes chutes de neige. Après avoir louvoyé entre plusieurs tumulus bosselant ce terrain désordonné, je me retrouve à nouveau dans l’expectative. Les arbres se sont resserrés, les impasses prolifèrent, les branches s’entrelacent et déversent leurs charges poudreuses sur mon crâne.

Lundi 19 avril 1999 - 51ème jour

J’ai perdu le fil conducteur laissé par le passage des deux skieurs dans cette poussière de cristaux, roulée et moulue par quelques rafales impromptues. La montagne blanche ne veut pas que je la quitte et me promène sous ses arcades farineuses et glaciales. Je tousse et mes mâchoires se crispent douloureusement. Ma gorge irritée n’est plus qu’un tuyau de chanvre râpeux. Le mal s’agrippe à mon larynx et se positionne désagréablement au niveau des ganglions lymphatiques. Je suppose être victime d’une inflammation ourlienne et mon état devient ma principale préoccupation.

Une multitude de conifères m’encerclent et me renvoient indéfiniment la même image reproduite à chaque mètre, à chaque tournant, à chaque fluctuation ; une neige onctueuse et glissante sous les semelles, la murailles des bois évanescents sur les côtés, une voûte céleste peignant sa grisaille dans l’absentéisme des repères et des échappatoires. Les crêtes se sont voilées comme ses belles de harems à la pudeur mystérieuse.

Au chalet de la Pontouille, le chemin doit entamer sa descente vers la vallée par un large arc de cercle mais après quelques heures de marche à l’estime et mon état de santé s’aggravant, je me résous de couper à pleine pente en utilisant le premier layon forestier. Je renonce à rejoindre la Pontouille que je sens pourtant très proche mais je ne peux pas laisser de nuit me rattraper.

Ma progression dans la neige molle où j’enfonce jusqu’aux genoux est éreintante et les raquettes chaussées se révèlent décevantes dans leur utilisation. Les branches des résineux se délestent au moindre souffle de vent et larguent de véritables congères sur les pentes. Leurs silhouettes ressemblent à des wigwams autour desquels se seraient accumulées des protubérances de sucre candi. La neige fluidifiée s’écoule en crème fouettée le long des talus et des excroissances rocheuses pour se déverser en rigoles aréneuses et plages océaniques.

De temps à autre, le ruban aplati d’un sentier ressurgit et surpris de me rencontrer, disparaît aussitôt dans un jeu de cache-cache épuisant.

Je me guide sur la profonde dépression béante située sur ma gauche avec ses mille mètres de dénivelée. Je remarque, avec dépit, que la plupart des chemins courent du Nord au Sud sur son flanc, s’étagent à différentes altitudes sans présenter, à mon inquisition, de transversales entre eux. Ils convoient tous vers le Grand Crêt d’Eau, perpendiculairement à mon axe de route. Pourtant, de raidillon en raidillon parcourus dans un équilibre précaire et une déambulation de funambule, je finis par intercepter une large voie forestière obstruée de congères mais praticable. Je la parcours plus aisément et ses innombrables lacets me mènent à Pré Bouillet. Le refuge est fermé mais un appentis dont l’espace est dédié au barbecue du prochain été reste accessible.

Je constate avec satisfaction que j’ai regagné l’itinéraire prévu et ma surprise est totale de lire sur une pancarte que le refuge du Gralet n’est qu’à une heure trente de marche en montée. Je suis moulu avec l’impression d’avoir effectué cinquante verstes, au moins. Je pénètre dans un autre univers, délivré de cet Olympe ombrageux, humble Ulysse de retour à son Ithaque.

Pré Bouillet se situe à 1045 mètres d’altitude, Le Replat à 850 mètres. Au fur et à mesure de mon avancée, l’austère climat fait place à l’insouciant printemps. En bas, tout autour, l’herbe verte foisonne, les prés sont fleuris, parsemés de renoncules et de pissenlits satranes. Là-haut d’où je viens, les nuages se sont accumulés comme un troupeau de bisons laineux et piétinent les cimes dans une sarabande infernale. Je devine qu’il neige à nouveau au Gralet. Où je suis, dans la dépression de Genève, la nature en effervescence fait éclore ses chatons et s’épand en floralies exubérantes.

Le charmant village de Farges m’ouvre ses rues paisibles. Dans ma quête d’un point de chute, je repère le manoir féerique et vénérable d’un hôtel « Logis de France » dont l’intérieur douillet me révèle un palais des mille et une nuits. Les couloirs et les salles brillent de tous leurs lustres et lumignons pour accueillir un Sinbad épuisé de ses aventures. Le dîner est savoureux et me console de mon frugal séjour à l’enseigne du trappeur canadien. Je dévore une délicieuse escalope de veau pannée. Je me régale mais un plaisir, même mérité, ne peut en ce bas monde être pleinement savouré. Mes mâchoires douloureuses m’empêchent de mastiquer cette appétissante viande et la suite des aliments désirables complétant le repas.

Je dors dans un vrai lit, je suis allongé sur une duveteuse literie où le sommeil emporte le mauvais souvenir des tribulations endurées, mon affliction passagère, ne gardant que l’immense plaisir d’être sauf et toujours vaillant pour accomplir ma mission, aller au bout de mon rêve sans faillir et sans jamais renoncer.

Le Grand Sentier de France existera et nulle embûche, ni personne ne pourra nuire à sa naissance !

Lundi 19 avril 1999- 51ème jour [Serge Laurent]

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