Nous effectuons un plein d’eau pure à la fontaine de la bergerie, aux chalets des Acles, puis, rassemblant nos ressources de courage, nous remontons le ravin de l’Opon vers les cols de Dormillouse (2445 m) et de la Lauze (2529 m). De ces crêtes dénudées et altières, le chemin du Clot des Fonds nous ramène à la prairie puis, empruntant les chemins des Baisses, nous pénétrons à nouveau sous les mélèzes qui s’échinent à coloniser les parois. C’est seulement en fin d’après-midi que nous rejoignons la route nationale 94 au col du Mont Genèvre.

Col de la Lauze
Col de la Lauze

Notre surprise est grande de rencontrer en bordure de cette voie, une foule éparse, échelonnée le long des fossés, et une troupe folklorique bariolée, fleurie de charmantes jeunes filles en costume blanc et rouge attendant les coureurs du tour de France cycliste. Etrange et improbable confrontation sans suite entre deux mondes s’ignorant, séparés par l’abîme des ego et des intérêts !

Le tour de France à pied croisant le tour de France à vélo. L’incognito croisant la célébrité ! Nous nous mêlons aux spectateurs de cette compétition bien orchestrée et médiatique. Nous en profitons pour nous offrir le bénéfice d’une pause bienvenue. Nous sommes aux portes de Mongenèvre où le temps menaçant et orageux talonne la course en provenance de Briançon.

La caravane passe, poursuivie par les premières gouttes de pluie. Puis les coureurs de tête, très dispersés, apparaissent mouillés comme des canards et soutenant un train paisible d’une lassitude sans enjeux. C’est assez paradoxal ! Ils se hâtent sans précipitation vers l’Italie. Nous voyons poindre le peloton. Quelques applaudissements jaillissent qui ne nous sont pas destinés. Etrangers à la masse, nous sommes ici, ignorés et sans soutien, parfaitement inconnus de tous.
Nous savourons notre indépendance et notre liberté d’action. Un gros nuage noir, ténébreux et agressif, déborde les maisons de la localité et commence à déverser son sac hypocondriaque. Nous nous abritons sous la protection des auvents. Quelques coureurs à la traîne affrontent, stoïques, cette douche glacée qui se déverse en miroitant sur l’asphalte. Le moment du spectacle est passé et s’efface sous le rideau d’une trombe humide éparpillant la masse des badauds qui s’égaient rapidement.
Toujours aussi anonymes au milieu des journalistes de service présents, nous nous réfugions au Snow Hôtel à l’enseigne éminemment britannique du B and B. Il nous en coûtera 120 francs pour la nuitée avec le petit déjeuner. Alors que l’orage poursuit le défilé cycliste et fait vibrer la montagne, nous percevons la rumeur amoindrie de la modeste foule quittant la fête. Le tour de France s’est déjà envolé, parti avant d’être arrivé au rythme un peu fatigué de champions très éprouvés. En ce qui nous concerne, nous débutons notre tour de la France. Nous méconnaissons nos qualités physiques et morales pour nous imaginer à l’arrivée, un but si éloigné qu’il n’est pas d’actualité d’y penser.

Mardi 13 juillet 1999 – 136ème jour [Serge Laurent]

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