Arrivé à Farges par le chemin de Beudet, j’en repars sous un fin crachin de printemps en me dirigeant vers Collonges par les hameaux d’Airans et d’Ecorans en suivant, au départ, la D 89g ou rue Pierre Malfant. Cette route à l’écart des grands axes est tranquille et d’avoir un peu de plat, même goudronné, sous les pieds, me permet une marche reposante après les épreuves de ces derniers jours.

La nuit confortable passée à l’Hostellerie du Château de Farges m’a redonné des forces et du moral. C’est l’un de ces établissements labellisés Logis de France basés sur la qualité et la convivialité d’accueil mettant en valeur la richesse des terroirs tout en assurant des prestations d’excellence à des prix raisonnables. Malheureusement, ce brillant établissement disparaîtra cinq ans plus tard, victime d’une opération immobilière qui le transformera en habitat sans saveur et sans panache.

La bruine caresse le sol, l’humecte sans plus comme un vaporisateur. A droite, la forêt toute proche emmitoufle la montagne du Grand Crêt d’Eau et ce géant velu semble avoir pour devoir de vaquer à l’arrosage de son environnement. Je traverse la rue du Jura à Ecorans et je renoue avec les chemins sylvestres, d’abord le chemin de la Forêt puis le chemin de Chenevrière.

Je parviens très rapidement à Collonges par la rue de la Citadelle pour me retrouver dans la rue principale, la rue du Fort, laquelle a pour origine la proximité du remarquable fort de l’Ecluse. Mon premier souci est de trouver la poste afin d’y effectuer un retrait d’argent et expédier, à Metz, mon courrier relatif au récit de mes dernières aventures. Le magasin d’alimentation générale est fermé pour raison de congé annuel mais, à la pharmacie, je peux me procurer un calmant pour soigner mon angine. A ma plus grande satisfaction, l’irritation s’atténuera d’heure en heure pour n’être plus qu’un mauvais souvenir en fin de journée.

Je veux éviter d’emprunter la N 206, maintenant déléguée aux bons soins du département sous la dénomination D 1206 par la magie d’une décentralisation qui ne sera jamais qu’un numéro d’illusionniste sans talent. Elle mène au pont Carnot, l’unique passage pour franchir un Rhône majestueux séparant le département de l’Ain de celui de la Haute-Savoie. Je compte bien m’abstraire d’une marche sur cette voie sinueuse, très fréquentée et dangereuse en raison de la multitude de véhicules qui l’utilisent.

En consultant ma carte, par la rue de Pré Bachat, je me dirige vers le pont sur la D 984 puis remonte au nord en longeant une desserte parallèle à cet axe jusqu’au chemin du Nant. Je passe devant la ferme de l’Ecorcheboeuf et la petite route devient un chemin qui se change en sentier menant à un pont isolé au-dessus d’une première ligne de chemin de fer à voie unique. Le second obstacle est la ligne TGV à deux voies mais cette sente se joue des difficultés et se sert d’un étroit et bas souterrain creusé sous le ballast pour faire traverser, en toute sécurité, les piétons sur une chaussée dallée, en compagnie d’un ruisseau gouailleur glissant son filet clair dans le caniveau accolé.

De l’autre côté d’un pré, le cheminement côtoie les berges du Rhône au milieu des saulaies et des plantes aquatiques pour rejoindre l’aérien Pont Carnot.

Ce pont tire son nom de son architecte, ingénieur des Pont et Chaussées et futur président de la République. Sa construction a débuté en 1865 pour se terminer en 1874. Il comporte une arche unique de 40 mètres entre deux piles hors courant, coupées de la berge à chacune de ses extrémités afin de permettre une destruction limitée de l’ouvrage en cas de guerre.

Sur l’autre rive, sous le talus gauche de la route, débute un chemin très gras, défoncé par les chevaux en provenance du Domaine équestre des Templiers. Ce cheminement, transformé en bourbier par les multiples passages des cavaliers, permet de gagner le village de Chevrier et d’atteindre les versants boisés du Vuache. Mon souhait est que ce tronçon soit stabilisé ou empierré sur toute sa longueur.

Au village, je recherche en vain un gîte d’étape mais je ne trouve que la masse imposante du château médiéval, peu enclin à m’ouvrir ses murailles colossales. Il est déjà plus de 15 h 00 et le prochain abri possible se trouve à Chaumont indiqué à 5 h 15 de marche, au-delà de la montagne du Vuache. Le nom est hérité de la seigneurie attachée au fief de Vulbens.

Je prends rapidement la décision de gagner cette étape. Je m’élance à grandes enjambées pour avaler les 515 mètres de dénivelé en direction de l’oratoire Sainte-Victoire niché à 934 mètres d’altitude, à l’aplomb du défilé de l’Ecluse, au nord-ouest de cette longue dorsale calcaire de 14 kilomètres. Mon point d’arrivée se situe à l’extrémité sud-est de la montagne. Le chemin est fortement raviné, rainuré par des écoulements torrentueux que l’hiver, occupant encore les sommets, a largement entretenu et ciselé.

J’effectue la montée aisément, sans effort particulier. L’inaction forcée de mon séjour au refuge du Gralet a décuplé mes forces et la nécessité de trouver un toit avant le crépuscule me donne des ailes. C’est ainsi que je rejoins en peu de temps le site de l’oratoire dédié à Sainte-Victoire, un modeste édifice carré, fleuri d’un lilas planté à proximité par un archéologue botaniste.

Mardi 20 avril 1999 - 52ème jour

Ici, mon itinéraire s’oriente sur l’arête sommitale de la montagne vers son extrémité méridionale. Il se maintient sur cette colonne vertébrale matérialisant ce morceau du Jura détaché de son ensemble par l’entaille où s’engouffre le Rhône. Le chemin adopte une ligne droite ondulant sur la crête, changeant une seule fois de versant au cours de son escapade. Il batifole au milieu d’une floraison somptueuse, une tapisserie royale pour encadrer cette allée aux allures de galerie palatine. Elle saute d’affleurement rocheux en érablières, de pierres tabulaires en chênaies, de blocs erratiques et moussus en hêtraies, de charmaies en tillaies. Le sol, en cette saison vernale, offre à ma vue un spectacle fabuleux où l’Erythronium canis, une belle liliacée, pousse par milliers, penche son opulente fleur solitaire aux sépales et aux pétales rose vif, humectés de blanc immaculé. Cette plante rehausse des tapis d’orfroi s’étalant en immenses parterres émaillés de jonquilles. La forêt s’allume de leurs innombrables petites lueurs jaunes et nivéennes, des quantités de bougies pour de flamboyantes floralies.

La beauté de cet environnement déploie son alchimie, celle d’une nature sauvage et rebelle, fière et généreuse, édifiant un univers hors du temps et des oppressions domestiques. L’être humain comblé s’approche et touche alors la plénitude de l’extase et de la béatitude.

De cette éclosion foisonnante naît une euphorie existentielle. Je ne suis plus moi, mais un esprit flottant au nirvana du rêve, un regard qui a quitté sa coquille pour s’enrichir ailleurs.

Au point le plus bas de cet itinéraire, c’est-à-dire, à 860 m d’altitude, le Golet de Pey coupe le Vuache en deux parties. Pey serait issu d’un terme patoisant évoquant le guet, l’observation, le fait de garder et de surveiller. Cette montagne en forme de rempart se prête à merveille à cette fonction et cette brèche la fracturant sert de passage, chaque année, à des myriades d’oiseaux rapaces. Ainsi, ils sont plus de 20 000 volatiles à migrer au printemps et à l’automne. Il s’agit de la buse, de la bondrée, du milan noir, du milan royal, de l’épervier et de quelques formations de cigognes blanches ou noires, de grives et de hérons cendrés, de grandes aigrettes et des passereaux comme l’alouette, le pigeon et le merle.

J’entame la descente vers le Golet de Pey. Dans ce silence à peine froissé par un souffle d’air, un bruit lointain s’ébauche et me parvient. C’est une suite de craquements secs, d’éclatements de branchages rompus, de troncs qui se déchirent en détonnant. Ce vacarme grandissant arrive sur ma gauche, du côté où la pente s’élève en dessous de la crête, le sentier évoluant à l’ouest de l’arête faîtière. Une vague inquiétude me traverse ; ce bruit insolite surgi des hauteurs, vient dans ma direction, arrive droit sur ma position, comme une menace invisible, un déboulé de sons inconnus, non identifiés, imprécis et d’autant plus redoutables qu’ils sont irrationnels dans ce havre de paix. Ce bruit s’apparente à l’irruption d’un monstrueux bulldozer broyant tout obstacle devant lui, renversant, déracinant, arrachant, aplatissant fourrés et bosquets dans une dégringolade irrésistible.

Je m’arrête et j’observe avec appréhension les abords. Je crains ce que mes yeux tentent de découvrir, la cause de ce chambardement qui prend dans cette solitude un aspect terrifiant. Et soudain, le mystérieux perturbateur se dévoile et traverse le chemin caillouteux à dix mètres devant moi, dans une envolée de branches brisées, accompagnée d’un nuage de feuilles arrachées. Cette énorme masse sombre est un sanglier furieux lancé dans une fuite éperdue comme s’il était poursuivi par une meute de démons. Débouchant comme un projectile, il ignore ma présence et disparaît aussitôt dans le versant, plongeant vers la plaine du côté d’Arcine.

Cet incident ne m’a pas beaucoup retardé et le ciel se faisant menaçant, l’heure s’avançant inéluctablement, je presse le pas, franchit la dépression du Golet de Pey et m’attaque à la montée vers le sommet du Mont Vuache.

Quelques barres de rochers chaotiques ne freinent pas ma progression et je rejoins sans encombre, à 1101 mètres, ce point culminant marqué d’un cairn.

Au-delà, dans un amoncellement de rochers, la descente s’amorce, raide et rapide. Une pluie fine tombe de nouveau et m’accompagne jusqu’aux premières habitations de Chaumont, un pittoresque village coincé entre la montagne de Musièges et le Vuache.

Ici, les gigantesques forces tectoniques ont englouti mille mètres de montagne dans une profonde faille géologique, n’en laissant que des morceaux éparpillés. C’est un site impressionnant, auréolé de l’attirance que les gouffres exercent sur l’âme.

Le gîte est fermé et je commence à être sérieusement mouillé par une pluie de plus en plus serrée. Je sollicite l’aide d’un Chaumontois très amène dont la barbe bien fournie lui confère une allure de patriarche de bon aloi. Il n’hésite pas à quitter son toit qui abrite un hétéroclite et fascinant capharnaüm ancestral pour me conduire auprès du responsable de l’hébergement. Celui-ci m’ouvre la porte du gîte et remet le chauffe-eau en état de fonctionner puis me confie la clé des lieux. Il demeure à la première maison, à droite sur le sentier de randonnée par lequel je suis arrivé. L’auberge du village attend un éventuel gérant et ne peut m’accueillir. Je suis donc obligé d’utiliser mes provisions pour me restaurer.

En faisant sécher mes vêtements, réalisés dans une matière très inflammable, le bas d’une jambe de mon pantalon prend feu. Il en résultera un trou à cet endroit de plusieurs centimètres mais dissimulé par l’enroulement des plis à hauteur de la chaussure. Cet incident qui aurait pu avoir de fâcheuses conséquences n’aura donc aucune répercussion sur la suite de mon aventure. De grosses pluies sont prévues pour le lendemain mais je fais bon cœur contre mauvaise fortune. Ce soir, je suis à l’abri, je savoure la chaleur douce qui règne dans la pièce et c’est l’essentiel ! A cette date, j’aurai ajouté 23 kilomètres à mon périple et je suis très stimulé par toutes les merveilles qui ont jalonné mon chemin. Le 21 avril, en raison des mauvaises conditions météorologiques annoncées, je décide de m’octroyer une journée de repos.

Mardi 20 avril 1999 – 52ème jour [Serge Laurent]

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