Notre bivouac sous les étoiles est interrompu au milieu de la nuit par un fort orage et nous sommes obligés de chercher un abri à l’intérieur du camping-car pour échapper à la pluie dense. Le fait de bénéficier d’un accompagnement trouve là sa raison, sa sécurité et sa sérénité. Etant seul, nous ne pouvons compter que sur nos propres forces où puiser la capacité de faire face au destin et aux aléas du voyage. Nous consacrons une partie de la matinée à compléter un repos qui fut brutalement interrompu. Françoise se consacre à ses préparatifs de départ vers Avignon et son festival. Elle nous quitte vers 10 h 00. Avec Didier, nous avons repris nos impedimenta de randonnée et, par le chemin de La Chalp, en rive droite de l’Arc, nous nous dirigeons vers le hameau du Collet (1752 m) en jetant un regard vers la chapelle Saint-Maurice, un petit édifice trapu aux larges murs de pierre folâtrant dans les pâturages et prête à affronter tous les sévices de la montagne. Le profond auvent protégeant l’entrée peut constituer un abri providentiel en cas d’intempérie. Peu après un bref passage sur la D902 et la traversée de deux ruisseaux dégringolant des versants abrupts à notre gauche, nous parvenons au Collet, faisant face aux cimes du Grand Fond et à l’Albaron (3637 m), au pied du faux col de la Madeleine, né d’un formidable éboulement géologique.

La chapelle de la Madeleine, au-dessus de son portail sous son toit de lauze, présente une peinture très ancienne de cette sainte. Elle semble nous souhaiter bon courage dans son aimable béatitude car pour nous, les choses sérieuses commencent à partir d’ici, par une rude montée en lacets au cœur d’une végétation toute méridionale. Il est vrai que ce versant de la Vanoise est un adret bien exposé au soleil flamboyant et desséchant du Midi.

Le refuge de Vallonbrun est indiqué à 01 h 45 et brusquement, notre sentier s’élance sur la pente qui se révèle particulièrement ardue, avec des marches en rondins et des pierres répandues en escaliers difformes. Après le rocher d’escalade dressé au début comme une invite à l’effort, les mélèzes s’éparpillent et deviennent plus rares, laissant place aux alpages buissonneux où s’installent quelques chalets d’élevage comme ceux du Mollard, à 2130 m d’altitude. Ensuite, à la bifurcation des chemins, nous laissons à droite la voie menant aux granges d’estives du Chatelard.

Un lac dans la Vanoise
Un lac dans la Vanoise

Nous poursuivons vers l’ouest pour nous retrouver au hameau de la Fesse-d’en-Haut (2290 m), marqué d’une croix de bois s’élevant à côté de la chapelle Saint-Antoine (patron des mules et des muletiers) dont le portail est gardé par un monolithe trapu, à l’image d’un veilleur hiératique. En contrebas, le refuge de Vallonbrun (2272 m) ouvert en permanence en été, propose 45 places, le couchage et la restauration pendant la période estivale. C’est l’heure pour nous de nous alimenter et nous nous installons à l’ombre de cet édifice accueillant.

Dans l’après-midi, ce sentier balcon nous amène au hameau de la Fesse-du-Milieu puis nous coupons un premier vallon moulé par le ruisseau de Burel dévalant du petit lac de Chélou et un second vallon occupé par le ruisseau du Diet arrivant du lac de la Fesse. Voilà bien des endroits évocateurs des rondeurs et des fissures de la terre !

Nota : Une sente, à droite, monte à la Pierre aux Pieds. Cette plaque rocheuse est couverte de 82 gravures de pieds et de 80 cupules, datées de la Protohistoire (1800 à 15 avant J.C.). Elles auraient pour origine un culte des sommets, des rites initiatiques ou sont destinées à marquer de simples indications de passage. Des gravures plus modernes présentent des épées, des signes, des arbalètes, des initiales et des inscriptions diverses.

Notre itinéraire admirable sous un ciel pur et dégagé franchit ensuite une succession de combes ravinées par différents ruisseaux : celui de Pisselerand, celui des Combes prolongé de la Donna et enfin celui du Nay dans sa partie haute. Nous avons négligé, à gauche, un sentier qui permet, par le Chalet du Coin Bas, de descendre à Lanslevillard car ce n’est pas notre route.

Le refuge du Cuchet (2160 m) nous attend avec sa terrasse suspendue au-dessus de la vallée de la Maurienne, face au Mont-Cenis. Ce chalet, ouvert en permanence, assure la nuitée dans un vaste dortoir en proposant le nécessaire pour le couchage et la préparation de repas. Puisque nous sommes à la saison estivale, un garde du Parc national de la Vanoise veille sur les lieux et ce bâtiment lui sert de base de travail. Il est accompagné d’une charmante collègue et nous souhaite ensemble la bienvenue. Ils nous informent des usages et règlements à observer lors de la traversée du parc. Nous engageons la conversation avec l’agent du Parc et lorsque nous l’informons que notre prochaine étape sera le refuge de l’Arpont, il s’étonne et s’alarme car la distance à parcourir lui paraît hors de nos possibilités. Il nous met en garde sur le fait que tout bivouac est interdit à l’intérieur du périmètre protégé et passible d’une amende. Nous lui assurons qu’il n’a rien à craindre et que nous sommes très capables d’accomplir ce que nous avons projeté. Le Tour des glaciers de la Vanoise au départ de Pralognan-la-Vanoise, je l’ai déjà pratiqué deux fois avec mon épouse et mon fils en passant par le col d’Aussois et ses 2916 mètres d’altitude établissant une dénivelée cumulée de 1255 m de montée et de 1255 m de descente. Ce circuit est estimé à trois jours de marche et nous l’avions terminé en une journée et demie. Donc, nous pouvons très bien tenir nos engagements. Notre hôte est demeuré incrédule à notre parole mais cela, c’était notre affaire ! Je n’ai pas trop pensé à Didier, mon compagnon, bon marcheur et agréable à vivre, qui avait pris son parti de tenir le coup quoiqu’il arrive et qu’il n’était pas là pour gêner à l’accomplissement de cette randonnée inédite et hors du commun. De plus, j’avais accumulé un retard fort angoissant par mon séjour forcé à Chamonix et je devais parfois forcer l’allure.

Mardi 6 juillet 1999 – 129ème jour [Serge Laurent]

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