Dans la fièvre matinale et le bourdonnement des excursionnistes, nous nous faufilons à l’extérieur pour respirer une grande bouffée d’été et d’aurore. Immédiatement, notre sentier dégringole dans la faille du ruisseau de l’île que nous traversons promptement dans la fraîcheur diffusée par ses eaux turbulentes et irisées enchâssées dans leur lit rupestre. Une harde de bouquetins, immobile sur la pente, suit nos évolutions. Ces animaux symboliques, rois de cette montagne, ont définitivement pris leur quartier en cet endroit favori d’où ils contemplent ces files d’humains interférant avec leur espace de liberté. Ils nous gratifient de leur présence et de leur curiosité tout en affichant une fausse indifférence à notre égard.

La vallée de Termignon est encore dans l’obscurité mais les cimes orangées flottent sur des coussins azuréens comme des nefs immobiles. Les dômes immaculés de Chasseforêt, de l’Arpont et le pic solitaire de la Dent Parrachée, coiffée d’un bonnet grisâtre arborent majestueusement leurs sommets de plus de trois mille mètres. Leurs calottes glaciaires en aube de communiant abreuvent de leurs pleurs leurs flancs rayés de profondes ravines où se précipitent les rious enfantés par cette fonte comme le Thibaud, le Pingon, le Grand Pyx. Ils rident les immenses pierriers, creusent les adrets comme la combe de l’Enfer où le sentier serpente et se perd au regard entre les serres, ces grandes vagues figées d’un océan de cendres, de cailloux, d’ardoises, d’éclats de granit et de schiste. Quelques ruines, quelques bergeries abandonnées jalonnent cet itinéraire de leurs murets étayant leurs toits de lauze. Elles sont assises sur des parterres piquetés d’ancolies et de digitales : Montafia, la Ferrière, la Loza…

Une bergerie à la Turna - Vanoise
Une bergerie à la Turna – Vanoise

Entre les deux fractures où claquent les ruisseaux de l’Arc et de Bonne nuit, le décor s’empreint d’une sauvage aridité. L’œil court dans un infini de rocailles, une mer de débris rocheux où de longues moraines ondulent et foisonnent sur les enroulements de leurs bourrelets gigantesques. Quelques peyres, quelques cairns disséminés comme des grains de chapelet jalonnent le passage à travers ces ergs convulsés croulant de la montagne comme la rugueuse coulée d’une onde volcanique.

A partir de la Loza, la sécheresse de l’adret s’accentue et le chemin se contorsionne sur des parois sableuses, creusées de balmes par le vent brûlant et le délitage orogénique. Sur ce versant, l’eau se fait rare et le sol crevassé et tourmenté semble avoir subi tous les tourments d’un arasement intensif. Nous passons un pli de terrain où chute un filet d’eau à l’image de la Roche qui Pisse située en contrebas, près du monolithe de Sardières. Afin de se soustraire à l’intense chaleur qui sévit ici où le soleil calcine et morcelle chaque parcelle de roc, nous restons un instant sous cet écoulement providentiel, fluet et rafraîchissant comme des poireaux sous un arrosoir.

Vers le Plan Sec - Vanoise
Vers le Plan Sec – Vanoise

Après la Grasse Combe et la croupe de Bellecombe, le refuge du Plan Sec, bien nommé, nous ouvre ses portes et son ambiance feutrée. En contrebas, une paire de lacs s’accote aux barrages du plan d’Amont et du plan d’Aval. Ils miroitent comme des turquoises, irradiant leur fraîcheur aux alentours, gorgés par les eaux froides du ruisseau de Saint Benoît, éructé du fond d’Aussois. Ici, les bouquets floraux s’épanouissent partout dans les estives soulignant de violet et de pourpre un jardin alpin où le soir vient poser un baiser vivifiant.

Mercredi 8 juillet 1999 – 131ème jour [Serge Laurent]

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