Nous contournons les deux lacs où la nuit a laissé quelques effilochures cotonneuses. Après le chalet de la Randolière, nous franchissons un duo de torrents, celui de la Fournache et celui des Chaix puis, au pont de la Sétéria, nous faisons volte-face sous la pointe de l’Echelle où traînent toujours quelques nuages menaçants. Au delà d’un replat ombré, une sorte de Malpas ou mauvais pas nous ouvre le plateau du Mauvais Berger. Entre temps, le soleil s’est hissé au-dessus des hautes cimes de la Dent Parrachée. Il balaie d’un coup de phare puissant les alpages rougis par un océan moutonnant de rhododendrons. Nous évoluons au milieu d’un bouquet floral s’étageant jusqu’au Col du Barbier.

Vers le col du Barbier
Vers le col du Barbier

A midi, nous trouvons refuge dans les ruines d’une bergerie, à l’abri d’un vent violent arrivé à l’improviste et balayant les cols. Il est généré par des masses d’air de températures différentes qui luttent et s’aspirent, échangeant une haleine polaire contre un souffle torride.

Cette violente respiration couche les herbes grelottantes et cisaille les cris aigus des marmottes. L’après-midi est consacré à descendre les mille quatre cent mètres de dénivelées sous l’ombrelle des pins cembro de la forêt du Bourget. A hauteur de la chapelle de Polset, la pente s’accentue considérablement et le sentier emprunté se métamorphose en un toboggan hasardeux favorisé par la forte déclivité et l’activité érosive et dégradante des vélos tout terrain. L’exercice devient vite périlleux. Pour corser l’affaire, les résineux, dans leur prodigalité, ont semé sous nos pas des milliers de pommes de pin comme autant de billes coniques roulant avec les gravillons arrachés au sol. Ce terrain n’est plus approprié aux marcheurs. Mon lourd chargement me pousse puissamment en avant et je dois m’appuyer avec insistance sur mon bâton sans l’aide duquel je ne pourrai éviter une chute malencontreuse.

Nous devons rechercher constamment notre équilibre pour ne pas rouler sur cette piste désagréable jusqu’au faubourg de Modane. Cette interminable descente aux multiples épreuves semble ne devoir jamais cesser. Nous apprenons à nos dépens la véracité de l’expression populaire « être sur les rotules » La fin de notre calvaire se présente au bout d’un vallon étroit, sur le tablier d’un pont jeté au-dessus des eaux agitées du torrent Saint Bernard, en amont de sa confluence avec la rivière l’Arc occupée à pousser indéfiniment comme Sisyphe des charrois de galets blancs. Cette vallée alpine déroule son axe profond vêtu d’une modeste urbanisation. Par la rue de Polset et la rue de Chavières, nous atteignons avec soulagement le pont sur l’Arc donnant accès à la place du Marché.

Après la voie ferrée, nous rejoignons la D1006 constituant la desserte principale de la vallée. Malgré notre épuisement, il nous faut encore procéder à notre ravitaillement, ce que nous effectuons sans difficulté au supermarché installé judicieusement sur notre passage, l’itinéraire emprunté mène directement au camping des Combes établi dans un lacet de la route de Bardonnèche (D216). Nos achats terminés, les bras chargés, nous épuisons nos dernières forces à nous acheminer vers notre havre de repos. Après avoir négocié notre bivouac auprès de la réception de ce camping, nous nous installons sur un arpent de gazon dru et confortable au centre d’une flore verdoyante et sereine, sous des arbustes à l’ombrage aux multiples bienfaits. Je remercie Didier pour sa précieuse assistance. Sous ce ciel pavoisé de soleil et d’éclat, j’évoque Baudelaire. Ici, tout est calme, douceur et volupté. Ici, le voyageur se ressource et savoure ce qui fait la richesse d’une existence et la plénitude de l’instant vécu.

Vendredi 9 juillet 1999 – 132ème jour [Serge Laurent]

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