Au matin, à la première heure, après une nuit de repos à l’abri des murs solides du refuge, j’installe mon petit réchaud à gaz que le bouton piézoélectrique allume sans problème, ce qui me permet de chauffer un petit déjeuner à base de café moulu et de lait en poudre additionnés d’eau. Dans la vaste pièce où le Jotul trône inutile après mes vaines tentatives de la veille pour y faire une flambée, un froid vif règne mais je n’en ai cure car je compte rapidement quitter les lieux.

Aussi, je ne m’attarde pas et accélère mes préparatifs de départ en bouclant mon sac puis j’effectue les rangements nécessaires car il est important pour moi de laisser intacts les endroits qui m’ont accueilli. L’obstruction des lucarnes ne me permet pas de vérifier le temps qu’il fait dehors. La hauteur de la neige accumulée les occulte complètement.

Je hisse mon sac sans trop d’effort et je tire la lourde porte d’entrée, impatient de me lancer dans l’action et de poursuivre mon périple hasardeux en rencontrant des secteurs moins isolés que celui où j’ai échu. Et là… je me retrouve devant une véritable muraille blanche, impénétrable, compacte, une barrière glaciale prenant ses assises dans une congère de plus de cinquante centimètres de hauteur et soutenant une masse tourbillonnante de flocons de neige brassés en essaims agités par un blizzard aux souffles puissants et indomptables.

Il projette des myriades d’épingles acérées qui s’abattent sur le seuil de mon abri, semblables à des nuées de sauterelles qui s’écoulent à mes pieds comme une marabunta. Je suis, malgré moi, obligé de battre en retraite non sans avoir saisit au passage une large pelle en tôle galvanisée afin d’évacuer cette invasion intempestive de cristaux agressifs. J’aménage un couloir d’accès, façonne quelques marches en tenant tête à la tourmente, ouvrant un passage vers la clairière devenue une nappe mouvante balayée sans interruption par des bourrasques sifflantes.
L’horizon n’existe plus. C’est une ruche sans les bourdonnements où des millions d’insectes s’abattent et noient le sol sous leurs vagues incessantes. Le gîte est mon seul salut et je me replie dans mon antre, dépité, contrarié, mais sans autre choix que d’accepter un séjour prolongé au cœur de la montagne. Le paysage a disparu, aspiré complètement par une tempête digne des régions australes. Le vent triomphant hurle autour du bâtiment dont les murs gémissent et semblent s’arque bouter.

Cette fois-ci, l’urgence et la gravité de la situation imposent de trouver une source de chaleur et d’animer le poêle. J’inspecte de nouveau les pièces, aussi froides que des glacières et je m’active à rassembler les éléments utilisés la veille pour tenter de faire une flambée. Avisant les nombreuses bougies qui s’alignent sur une étagère de bois, je pallie le manque d’amadou en introduisant dans le ventre du Jotül trois des bougies placées en dessous d’une grosse charbonnette. Je dois créer un point d’ignition sans paille et sans brindilles, capable de favoriser la combustion de l’écorce et produire quelques braises incandescentes.
En suspendant mon souffle, j’observe les résultats de mon dispositif et finalement, une langue rousse pointe et s’enroule autour du rondin pour le mordre avec vivacité. Elle dévore bientôt sa proie en illuminant les parois du poêle. L’opération a réussi et bientôt, une flamme claire et vive s’épanouit, pétille et se modifie en brasier vrombissant, ardant une haleine brûlante mais pour combien de temps ?

La provision de bois disponible est inexistante et se résume à deux grosses bûches que j’enfourne prestement dans la gueule du foyer ignescent. Une pancarte signale l’existence d’un bûcher mais il demeure introuvable, certainement enseveli à l’extérieur sous un appentis, effacé sous des monceaux de neige. Le feu, maintenant brasillant, risque fort d’être aussi éphémère que mon espoir de partir d’ici aujourd’hui. J’explore tous les recoins de la pièce, mais en pure perte.
En désespoir de cause, je grimpe au dortoir et je fouille les combles sans plus de succès. Je découvre pourtant un couloir dérobé que je n’avais pas remarqué jusqu’à présent et je m’y engouffre aussitôt.
Dans la cloison, à gauche, une porte se dessine sur laquelle une inscription indique que cette chambre est réservée au berger travaillant à l’estive. Elle est verrouillée. Poussant mes investigations, je tente d’ouvrir une seconde porte condamnant le fond du corridor. Aucune serrure : c’est un simple loquet qui en assure la fermeture.

A ma surprise, elle donne sur la bergerie et s’ouvre sur un escalier d’où je domine une vaste salle parfaitement nettoyée, au sol bétonné, aux râteliers vides et propres. Au centre, d’énormes quartiers d’arbres grossièrement équarris, non encore fendus et débités, ont été remisés et s’empilent au sec. Ce sont des troncs entiers, scies en morceaux de deux mètres et je ne possède aucun outil pour bûcheronner ces stères de bois et les préparer à la taille du Jotul qui attend son chargement.

Je choisis les morceaux les plus fins car certains dépassent les cinquante centimètres de diamètre et je les transporte par les deux escaliers puis les combles intermédiaires, effectuant plusieurs va et vient afin d’obtenir une réserve de combustible à ma disposition et prête à me servir pour une durée d’au moins vingt-quatre heures. Aussitôt cette tâche accomplie, j’insère les premières billes de bois dans les entrailles du poêle qui, malgré ses vastes capacités, ne peut ingurgiter toute leur longueur. Une bonne moitié reste à l’extérieur en attendant d’être consumée. Je brûle donc chaque billot, portion après portion, poussant au fur et à mesure la partie à brûler dans la bouche de braises où les charbons rougeoyant palpitent et la consume progressivement.

La chaleur s’installe et chasse le froid ambiant, me gratifiant d’un confort relatif. Ma seule occupation est de surveiller le brasier et de renouveler ma réserve en eau qui s’est épuisée. Pour cela, je sélectionne dans l’armoire, un fait-tout d’une grande capacité et je sors affronter le blizzard déchaîné balayant les abords du gîte pour lui voler de la neige, puisant dans les congères à plein bras, aveuglé par la violence des rafales qui chassent les flocons comme une nuée de moustiques enragés.

Dimanche 18 avril 1999 - 50ème jourUn bas flanc traînant au rez-de-chaussée près du poêle me servira de couchette, en lieu et place du dortoir installé sous les combles et trop éloigné des bienfaits de la chaleur. J’étale mes provisions sur la table et prépare du café et du thé en sachet, selon mes préférences et en alternant les boissons et les prises de victuailles arrachées à mon sac, du pain, du pâté, des conserves de poisson. Je patiente et je tue le temps en grignotant, jetant un coup d’œil aux environs en espérant que ces conditions météorologiques exécrables s’améliorent. Mais les heures passent, défilent inexorablement et aucune accalmie ne s’annonce.

Sitôt ma réserve d’eau épuisée, je me dirige au dehors avec ma casserole géante pour la remplir au château de neige pure que je fais fondre sur la longue et large plaque du Jotul. Je regarde le cône de cristaux s’affaisser et se transformer en liquide limpide, comme le ferait un alambic distillant l’alcool par la lente alchimie de la vapeur et du feu.

La municipalité de Péron, en prenant l’initiative de laisser quelques utilitaires en ces lieux avec la possibilité de préparer des boissons appropriées a considérablement amélioré mon séjour forcé ; j’ai pu ainsi, heure après heure, subvenir à mes besoins et conservé un moral indispensable.

J’étais captif des crêts les plus rigoureusement exposés aux frimas, loin de tout et totalement isolé pour une durée imprévisible. Rien du ciel n’augurait une amélioration prochaine et le rideau opaque et neigeux continuait à s’agiter sauvagement, traînant l’obscurité à ses basques, fléchissant les sapins qui n’étaient plus que des fantômes que la nuit, en avance, avalait avec voracité.
Une petite boîte imitant un tronc d’église permettait de recueillir l’écot du passant, une obole pour prix du service rendu. J’étais reconnaissant envers ces gens inconnus dont je bénéficiais des intentions. Aussi, j’ai glissé quelques pièces de monnaie dans la fente, sans hésitation.

La journée s’écoula, interminable et morne, sans que je puisse bénéficier d’une seule éclaircie qui m’aurait permis de me libérer de cette situation. Certes, la bergerie était un endroit sûr et rassurant mais c’était un piège, une prison que je devais quitter au plus vite. Mes seules sorties au milieu des éléments hostiles se limitaient à satisfaire mes besoins naturels et à collecter de la neige pour obtenir de l’eau fondue et chaque fois, c’était une épreuve désagréable, heureusement écourtée, à recevoir en plein visage des frelons de givre jetés avec furie sous le joug mordant d’une bise impétueuse soufflant sans répit.

Au cours de la journée, j’ai réussi à mettre en réserve cinq litres d’eau et pour l’instant, je n’ai pas de besoins particuliers ; je profite de ce repos inopiné pour reprendre des forces, étudier mes documents de route, dormir pour ne pas penser et finir par penser que le temps est bien long à regarder les murs de cet espace.

Evidemment, c’est moins exigu qu’une geôle mais cependant, plus restreint que l’île de Robinson Crusoë. Et le refuge du Gralet, en cet instant, est bien un îlot perdu, oublié du monde, isolé au milieu d’un océan tumultueux, battu des vagues incessantes d’un hiver boréal qui s’acharne sans pitié, qui traîne sa vindicte et son courroux pour prouver qu’il est encore le maître de la montagne.

e m’adonne aux tâches d’un cantonnier et maniant la pelle avec dextérité, je dégage l’entrée de mon abri pour assurer une issue praticable et pour ne pas être enterré vivant sous cette avalanche ininterrompue se précipitant des nues.

Cette piètre journée s’étant achevée, je m’endors, l’esprit assailli de questions mais sans obtenir de réponse à mes inquiétudes. Combien de temps serais-je bloqué ici, sans pouvoir descendre dans la vallée de Gex ?

Dimanche 18 avril 1999 – 50ème jour [Serge Laurent]

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