Au plus tôt de ce matin qui s’annonce radieux, je quitte mon abri-garage pour me précipiter chez Laurence qui m’accueille avec tous les égards d’une hôtesse conviviale et chaleureuse au « Café des Voirons » rebaptisé du doux nom « Chez Lolotte »

Elle me prête ses locaux afin de me revigorer d’une douche réconfortante et m’offre ensuite un merveilleux café dont les arômes me font oublier les relents d’huile et de carburant de ma chambre à coucher de fortune.

Je lui fais mes adieux en lui promettant de lui donner signe de vie, ce que les difficultés rencontrées en chemin ne me permettront pas d’assurer comme je l’avais envisagé et je m’en excuse auprès d’elle.

Je pense également au restaurateur du Palmier où j’ai passé une agréable soirée, attablé devant un bon repas. Je ne sais pas si les jours m’apporteront autant de bons havres au cœur de ses hauteurs alpestres auxquelles je vais être confronté.

Par l’avenue du Léman, je gagne la route des Alluaz, à droite, pour m’engager, à gauche, sur le chemin vicinal (Vi) de Chenaz. Je longe à droite un bout de la route de la Charniaz puis je vire à gauche sur le chemin d’Orlyé pour rejoindre, après la route de Limargue, le chemin vicinal du Cri.

Insensiblement, je m’élève sur ses petites voies accrochées aux assises du massif des Voirons où les pentes défrichées se sont couvertes de hameaux, de fermes et de chalets aux balcons ouvragés.

Dimanche 25 avril 1999 - 57ème jour

Le Vi du Cri rejoint le chemin des Farnaises qui retrouve la route de Limargue que j’abandonne un instant pour un raccourci de virage avant de me hisser, toujours plus haut, par le chemin des Loies menant au hameau de Lachat. Encore un sentier de raccourci entre le chemin de Verdisse et la route desservant Sous Lachat et j’atteins enfin le chemin de la Pointe du Pralère ou Chemin des Gardes

Ici, je pénètre réellement dans la montagne en laissant derrière moi le monde habité où se pressent les dernières villas souvent rénovées pour servir de résidence secondaire aux Genevois.

Le chemin se faufile dans la forêt des résineux pour contourner l’épaule sud des Voirons par le Pas de Lachat, à 1120 mètres d’altitude. Je fais mes calculs et je constate que je viens de m’élever de 620 mètres depuis mon départ de chez Laurence.

Les parcelles forestières se succèdent les unes après les autres enfermant le chemin humide et gras, ruisselant de neiges fondues en provenance des sommets encerclés de soleil. De nombreux arbres déracinés encombrent le passage et retardent ma progression vers le septentrion sur une pente qui devient de plus en plus raide et ardue.

Maintenant, la neige s’invite au sol, omniprésente, couvrant cette échine sommitale d’innombrables rideaux de cristaux de plus en plus épais et de plus en plus larges, étrésillonnant de leurs losanges de dentelles immaculées les tentures smaragdines des résineux.

Lorsque je parviens au piton sur lequel se dresse Notre-Dame-de-Pralère, à 1308 mètres, je m’accorde une pause méritée et contemple le magnifique paysage ouvert à l’ouest sur la vallée de l’Arve, avec une vue sur les villes d’Annemasse dont je découvre l’aérodrome et de Genève dont j’aperçois le jet d’eau, la vallée du Rhône, le défilé de Fort-l’Ecluse.

Au sud-est, par les trouées ouvertes dans la forêt, un regard porté de gauche à droite distingue l’Aiguille Verte (4122 m), le Dru (3754 m), les Grandes Jorasses (4208 m) et le Mont-Blanc (4807 m).

La statue érigée en 1811 se situe au point limite des communes de Bonne, Fillinges et Lucinges. Elle a pour vocation la protection de cette dernière localité qui s’étend plus bas à 715 mètres d’altitude.

Je poursuis sur la crête toujours orientée au Nord, parfois en sous-bois, souvent à travers des zones déboisées par les frimas sans pitié qui s’abattent sur ces reliefs allongés des Voirons qui constituent une véritable barrière où viennent se heurter les orages issus de l’ouest et les vents violents arrivant du Nord-Est. C’est ainsi qu’au mois de mai 1975, une violente tornade s’est déchaînée sur ces lieux, étêtant, déracinant et arrachant des milliers de stères de bois.

Le chemin pratiqué est relativement plat, allant de bosquets en clairières en se faufilant parmi les nombreuses sentes et pistes adjacentes traçant un véritable entrelacs labyrinthique, propice à la désorientation des marcheurs.

Le bel ensoleillement dont je profite accentue la fonte des neiges et je patauge dans les mares qui se multiplient au gré des creux et des bosses, des chablis et des brûlis. Les feux solaires font scintiller en psyché de glace les haillons du manteau hivernal et occasionnent une éblouissante réverbération.

Mon environnement n’est que miroirs, éclats et diamants pour emperler les squelettes des pinèdes et des sapinières dégarnies par les tempétueuses nuées dépeceuses de leurs essences.

La bise impitoyable décorne, fracasse, écorche les épicéas et les couche au sol, brisés et exsangues, en souches marbrées et victimes fantomatiques d’un combat perdu d’avance. Je passe à l’Est de la pointe de Pralère culminant à 1410 mètres et je continue mon ascension sous un ciel d’un bleu roi profond pour atteindre la pointe de Brenta ou de Brantaz (1457 m).

La butte à droite, à l’est, et ses quelques rochers marquent le sommet d’où l’œil peut découvrir le panorama le plus grandiose de ce massif avec au nord, la surface argentée du lac Léman et la barrière bleue du Jura puis à l’est, les Alpes chablaisiennes et au fond, les Dents du Midi, situées en Suisse, suivies au sud-est de la masse du Mont-Blanc, des Aravis au sud, du bassin de la vallée de l’Arve au sud-ouest, complétés du Salève et de Genève à l’ouest.

Je dois me maintenir sur la crête, baigné par un océan d’air pur suspendu en plein ciel dans la lumière infinie auréolant ces sommets du monde. Je croise quelques promeneurs en provenance du col de Saxel et me mêle aux nombreux visiteurs pérégrins des monastères de Bethléem et de la Transfiguration.

J’atteins bientôt le vieil ermitage, peu après le collet du Saut de la Pucelle s’évasant à 1392 mètres d’altitude, au début d’une falaise taillée sur le versant ouest des Voirons.

La légende qui s’attache à ces lieux rappelle celle du Vuache et beaucoup d’abîmes évoquent un drame du passé. Ici, une fiancée éconduite se serait jetée dans le vide par chagrin d’amour sans que ses os ne se brisent, tombant de branche en branche jusqu’à choir sur une meule de foin entassé, peut être sur une grande accumulation de neige qui aurait amorti sa chute. D’autres conteurs avancent le fait qu’une bergère surnommée Brigitte aurait fait le grand saut pour se soustraire à l’agression d’un chasseur trop entreprenant. Ainsi, chaque falaise aurait-elle le pouvoir de préserver la vertu menacée des jeunes filles ?

A 1450 mètres d’altitude, je traverse un court replat peuplé de framboisiers dont les rameaux pointent et percent la neige en attendant l’été qui le couvrira de magnifiques et altiers épilobes roses. Aujourd’hui, leurs tiges rêches ressemblent aux terribles soies qui poussaient sur l’échine du sanglier d’Erymanthe dont une copie maudite est venue hanter les fourrés hérissant cet endroit.

La montée continue vers le Signal des Voirons, le point culminant du massif qu’une borne géodésique datée de 1958 cote à 1480 mètres.

Je passe en aplomb du Monastère de Notre-Dame de la Gloire-Dieu tenu par les Petites Sœurs de la Fraternité de Bethléem et de l’Assomption de la Vierge de Saint-Bruno, une congrégation de religieuses contemplatives et de religion orthodoxe, composée de six moniales et d’un père.

Cette famille spirituelle a été fondée en 1951 et s’adonne, outre la méditation, à une production artisanale diversifiée tant en objets de culte (icônes, statues), qu’en objets d’art (faïences, cuir travaillé), qu’en herboristerie (herbes de tisanes) élaborés dans ses ateliers.

Détruit en 1768 par un terrible incendie, cet ancien ermitage et sa chapelle sont devenus un métochion (dépendance) rattaché au monastère grec de Simonos-Pétra.

A quelques centaines de mètres, s’élève un second monastère, celui de la Transfiguration, intégré au précédent. Depuis 1978, il s’y est développé une activité agricole au profit de cette communauté qui dispose d’un élevage ovin de race charmoise et d’agneaux de boucherie, d’un verger de noyers dont la production (noix, cerneaux et crème de noix) est conditionnée et commercialisée. L’établissement est équipé d’une confiturerie où sont confectionnées de délicieuses confitures destinées à la vente.

Ce site est accessible en dix minutes de marche en empruntant le petit sentier débutant en descente sur la droite mais, soucieux de mon emploi du temps, je poursuis sur la crête par un large chemin s’élevant en bordure des falaises vers le Banc du Saut-de-la-Pucelle culminant à 1428 mètres d’altitude.

L’air vif est grisant et je ne ressens aucune fatigue malgré une marche difficile dans une épaisse marmelade où je glisse et barbotte sans interruption.

Parvenu à la limite nord de la montagne des Voirons, j’amorce la descente et je me retrouve au milieu d’une zone fantastique d’arbres foudroyés, un paysage d’apocalypse couvert de squelettes blancs et gris, un cimetière floral où s’entassent en tous sens les faciès tordus et grimaçants de troncs figés dans leur agonie, torturés et tourmentés par des années de sévices et de brutalités météorologiques.

En dix minutes et 104 mètres plus bas, je parviens à la chapelle Notre-Dame-des-Voirons. C’est un secteur de silence ayant favorisé l’établissement de la maison de repos du Prieuré.

A l’origine, en cet endroit tutoyant les célestes rivages, se dressait un temple païen dédié à Vénus. Ensuite, la superstition y plaça une idole, un démon dont la voix rendait ses oracles puis, des esprits maléfiques commencèrent à jeter des sorts aux chrétiens de la plaine, illustrant les coutumes idolâtres qui existaient encore en ces montagnes sauvages. L’évêque de Genève, soucieux d’évangélisation ordonna alors la destruction de tout ce qui pouvait signifier un paganisme latent.

Courroucés, les dieux ou Satan se vengèrent de cette agression en envoyant un monstrueux sanglier pour massacrer tous les voyageurs qui refusaient de renier le Christ.

Un jour qu’il était à la chasse, peut-être pour éradiquer le fléau, le seigneur Amé de Langin fut attaqué par la terrible bête et près de trépasser, il ne dut son salut qu’en ayant recours aux bonnes grâces de la Vierge. Il jura que s’il en réchappait, il lui consacrerait une chapelle.

Sauvé de sa périlleuse situation et le sanglier ayant disparu, il fit dresser un premier oratoire renfermant une Vierge en buis noir du Liban.

En 1536, les Bernois ravageront cet édifice, guidés par un habitant du village de Brens. Le traître ayant voulu traîner la statue au bout d’une corde fut interrompu dans son geste sacrilège. Ayant tourné la tête pour voir ce qui l’empêchait de tracter la Vierge qu’il voulait détruire, il resta bloqué dans cette position jusqu’à sa mort. Durant des centaines d’années, sa descendance, identifiable au sein de la population par ses cous tordus, a été visible dans les villages de la vallée.

En 1620, la chapelle et l’ermitage seront rebâtis par Saint-François-de-Sales mais ils seront incendiés de nouveau en 1768.

A l’intérieur de la chapelle gothique actuelle, construite en 1894, est placé un crucifix réalisé avec de vieux outils par l’artiste haut-savoyard Crespin. L’édifice rectangulaire est adossé à une roche volumineuse d’où suinte une petite source. Le mobilier, outre sa vierge noire, son autel de pierre brute est d’une simplicité extrême, dépourvue d’ornements et de peintures mais la sérénité qui s’en dégage donne une âme à cet espace de dévotion en diffusant une paix intérieure palpable.

Je quitte la terrasse par la droite pour emprunter une sente et gagner le lieudit de la Moutonnière encerclant une boucle de la D 50, à la cote 1264, puis, au milieu des girandoles de conifères et des arceaux de feuillus, je parcours une distance de 200 mètres sur la voie forestière de Saint-Cergues puis je m’engage sur une sente à droite plongeant à travers bois jusqu’aux abords d’un petit marécage où jaillit la source du ruisseau de la Folle pour alimenter les souilles à sangliers.

Le parcours est raviné et c’est presque par surprise que je débouche devant les premières maisons du hameau des Granges Gaillards, à la cote 1119.

Mes yeux sont constamment fixés sur l’altimètre car cette descente me paraît interminable. Le camping de « La Cotterie » de Saxel attire mon attention mais je suis obligé d’aller plus loin puisqu’il est fermé en cette saison.

Mon trajet flirte plusieurs fois avec la route départementale bien chargée des véhicules des nombreux touristes se rendant aux monastères côtoyés auparavant.

Je parviens au hameau de Clavel où l’on peut s’abreuver à la fontaine puis je gagne rapidement le village de Saxel trônant sur son assise rocheuse. Saxel tirerait son nom du latin « Saxum » ou « Ellum » désignant un rocher ou de « Saxa » signifiant la pierre. Cette paroisse doit son existence aux moines de l’abbaye de Saint-Jean d’Aulph qui l’aurait consacrée en 1312.

Je compte faire étape ici et je prends mes aises pour consommer un jus de fruit rafraîchi à la terrasse du café établi au col sur la départementale 20.

Je ne peux profiter longtemps de cette pause car le gîte de France estampillé comme tel, au centre de la localité, est fermé comme l’était le camping. Les hors saisons touristiques ne sont pas favorables aux randonneurs qui trouvent portes closes en trop d’endroits. L’hébergement s’avère aléatoire, parfois absent et le fait que je ne possède pas de tente mais un simple sac de couchage imperméabilisé me fragilise de façon importante.

On me conseille de me rendre à 2100 mètres jusqu’au refuge de la station de ski de Super-Saxel. C’est en dehors de mon itinéraire mais je n’ai pas le choix. Résigné à ce supplément de voyage, je reprends mon sac si lourd, si encombrant et à la sortie du bourg « Chez Lanceyme. », j’emprunte la voie communale n° 7 puis le chemin rural dit des Curtets qui débute aussitôt sur la gauche et qui doit me guider jusqu’à ma destination.

Ainsi, je dois remonter à plus de 1000 mètres d’altitude en gravissant 164 mètres de dénivelée. Ce parcours, pourtant relativement facile va s’avérer un véritable calvaire. En effet, les 650 mètres dévolus à l’existence d’un charmant raccourci accompagnant un joli ruisseau cascadant au fond d’une ravine, se sont transformés en un bourbier dégoulinant, baveux, une sorte d’égout viscéral, vomissant une fange noire et purulente.

Le coupable n’est pas la météo mais quelques adeptes de trial qui, sans vergogne, ont utilisé ce cheminement comme terrain d’exercices et de labours.

Le résultat est une catastrophe pour le piéton que je suis et je pense immédiatement à tous ces malheureux poilus enlisés à Verdun, moins les obus.

Les hordes bruyantes et pétaradantes, les cohortes barbares et rugissantes, les vandales de la terre et les férus d’éclaboussures ont particulièrement sévi ici pour mon malheur.

La bucolique sente n’est qu’une plaie pentue, sanglante, ignoble, presque impraticable où mes souliers n’arrivent pas à trouver un sol ferme. Je peste, rumine, m’adonne à une de ces colères noires à la mesure de l’horreur constatée et je voue tous ces motards irrévérencieux à l’enfer le plus abominable.

La route de Super-Saxel passe à proximité immédiate mais ce devait être tellement plus tentant et enivrant de jouer les gorets de service dans la bauge de leur inconscience assassine et exécrable !

Tout en marmonnant, je m’extirpe de ce mauvais passage et je me console en imaginant que ces prédateurs motocyclistes se font étriper. La semeuse du dictionnaire Larousse, pour leur éducation, devrait jeter un tapis de clous sous ces pneus à crampons pour qu’ils crèvent et les dissuadent de revenir.

Ces fragiles sentiers ont besoin d’être protégés, sauvegardés. Ils sont tellement vulnérables et tellement agressés ! Quelques solides troncs d’arbres jetés en travers d’un layon creux pourraient efficacement éloigner toutes ces mécaniques importunes et indésirables. « Où le marcheur doit passer, le moteur doit trépasser ». Voilà une formule plaisante à opposer à l’absurde comportement des humains irréfléchis et irrespectueux.

De très mauvaise humeur, je pousse la porte du gîte de Super-Saxel après avoir passé un bon quart d’heure à me décrotter. L’accueil est chaleureux, le décor aimable et le couvert agréable. Après tout, ce fut une bien belle journée de trekking accompli sous un soleil ardent, prometteur d’un printemps attendu, tout proche, et que je souhaite de tous mes vœux.

Le podomètre indique 40 kilomètres parcourus depuis Beaumont. Cet instrument est-il d’une exactitude rigoureuse en montagne ? J’ai un doute sur la fiabilité de mes relevés mais il faut bien faire avec ! L’aventure ne fait que commencer !

Dimanche 25 avril 1999 – 57ème jour [Serge Laurent]

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