Sigrid S… poursuit son travail d’orfèvre afin de remettre à sa place mon ossature. Elle rééquilibre mon bassin, remet en rotation le sacrum bloqué à gauche comme à droite et travaille sur la semi-lombaire et la cheville gauche. J’ignorais à quel point j’étais désarticulé mais, désormais, je peux me débarrasser de mes béquilles. La douleur s’est volatilisée pour ne plus être qu’un très mauvais souvenir. Je reprends petit à petit mon autonomie et l’exercice consistant à me déplacer tout seul, sans aide et sans souffrance. De cette expérience pénible que je ne souhaite à personne, je vais garder une vive défiance envers le système médical et son incapacité à répondre aux attentes et aux angoisses légitimes des patients qui se voient oubliés, abandonnés dans une pseudo indifférence générale.

Pourtant, je bénéficie de l’égide de la Fédération Française de Cardiologie pour des observations d’efforts à long terme mais je n’ai vu aucun cardiologue durant mon hospitalisation. J’ai noté également, avec une certaine amertume, que les personnes ayant manifesté un quelconque intéressement à ce tour de France à pied, n’ont jamais pris des nouvelles de ma santé. Pour eux, je suis sur la touche comme un sportif qui s’est cassé un membre et ne peux plus assurer la notoriété de son staff. Ils ont jugé sans doute que tout était terminé et que j’allais rentrer à la maison.

Le rideau tombe sur la scène. L’acteur principal n’est plus apte à jouer et le spectacle s’arrête, abaissant son panache. L’espoir pourtant est demeuré, porté par les véritables amis. Il était conditionné à l’art de la bonne dame des Bossons, à ses pouvoirs apaisants capables d’accomplir le miracle de me rendre mes jambes afin de repartir plus déterminé que jamais. Le randonneur, contrairement à tous les pronostics, va reprendre sa course vers le Sud en souhaitant que ce retard impromptu aura permis à la neige de se faire plus discrète et moins gênante.

Dans ma chambre aux murs blancs, au plafond blanc, aux stores blancs, aux fonds des couloirs blancs où se déplacent des infirmières aux blouses blanches, dans ce grand mausolée blanc parcourus de fantômes blancs, j’étais mort sans doute depuis trop de temps. Un double de moi-même ressuscitait pour accomplir ce qu’il s’était promis de réaliser : un tour de la France pédestre complet, par les sentiers, pour construire, se transformer et affirmer ma volonté absolue de respecter ma parole et mes engagements !

Jeudi 10 juin 1999 – 103ème jour [Serge Laurent]

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