Une contrariété majeure liée à l’absence des bons services de mon appareil photographique assombrit une matinée au riche ensoleillement. Cette jovialité toute méridionale n’arrive pas à me dérider et c’est sans entrain que je me rends à la poste afin de le retourner au service après vente par chronopost, pour réparation, ce serviteur et témoin indispensable de mes pérégrinations. En second, cette demi-journée s’achève par une interview dans les locaux de l’agence du Dauphiné Libéré à Briançon.

A quinze heures, par la Porte d’Embrun, nous nous séparons de Briançon et de ses solides murailles. Le Chemin Vieux nous mène au Parc de la Schappe et son plan d’eau puis, au rond-point de la Laverie, nous nous engageons dans l’avenue du Col d’Izoard puis le chemin des Toulouzannes en direction de Pont de Cervières. Le chemin du canal du Four nous fait pénétrer dans le vallon du torrent de Cerveyrette que nous traversons en aval de l’ancienne usine électrique (1245 m), avant de manquer, par inadvertance, l’ancienne route militaire, à droite, visitant le rocher Gaffouille et desservant le fort de la Croix de Bretagne accroché comme un oiseau de proie à ses 2041 mètres au-dessus du pic de l’Aiglette.

Nous parvenons ainsi au barrage du Pont Baldy, devant ce lac aux eaux turquoise serties comme un joyau dans ce site impressionnant, dompté par le travail des hommes. Nous constatons notre erreur et nous entamons un demi-tour sous les pentes de mélèzes afin de retrouver le bon chemin dénommé « rue de la Croix de Bretagne conduisant au hameau de Sachas, rattaché à Villar-Saint-Pancrace. Nous passons, de fait, entre la chapelle Saint-Roch et la chapelle Saint-Pancrace afin de rejoindre la chapelle Saint-Laurent ouvrant la route des chalets des Ayes par la chapelle du Lauzin.

Nous remarquons que cette petite route est trop fréquentée à notre goût et nous l’abandonnons avant qu’elle ne s’élance sur les pentes rocailleuses du Grand Bois du Villar pour emprunter un sentier agréable et pittoresque longeant la rive du torrent et calqué sur un clair ruisseau d’irrigation ou bisse taillé à mi-pente et qui nous sert de fil conducteur. C’est un ru appelé ici filiole, compagnon attitré du torrent des Ayes allant arroser les béalières (terres) de la vallée.

Ce cheminement s’enfonce dans les profondeurs d’une gorge étroite et sombre et se termine au point de captage devant un mur de rocher sans issue apparente autre que celle de retourner sur nos pas. Cette impasse où le torrent chute en éclaboussant la paroi de ses épanchements, en bouillonnant, en irisant et en bruinant, nous oppose un cul-de-sac infranchissable.

Désemparés par notre imprévision, nous recherchons une possibilité de nous tirer de ce piège. Nous savons que l’un des chemins rejoignant les Ayes passe immédiatement à l’aplomb de notre position. C’est une large voie carrossable mais pleine de poussière, en raison des véhicules qui la parcourent, effet nuisible qui nous avait dissuadé de l’emprunter. Nous traversons le torrent à gué sur de larges pierres, pavant le lit rocailleux, après nous être débarrassés de nos sacs à dos en les balançant sur la rive opposée. Le versant qu’il nous faut gravir est très escarpé. Il est recouvert d’une végétation humide, touffue, moussue où les bois pourris se sont amoncelés dans un fouillis inextricable. La pente s’avère d’une verticalité plus ardue que nous l’avions jaugée. Nous sommes obligés de consacrer toute notre énergie pour nous hisser à la force des bras dans les taillis arbustifs, tirant sur les racines, les branches, tout ce qui pousse, rampe ou traîne à notre portée pour nous y accrocher. Avec quelques éraflures, nous nous arrachons de ce puits ténébreux, heureux d’avoir vaincu cette difficulté sans plus de mal, tout en évitant un retour forcé jusqu’à Villar-Saint-Pancrace. Le chemin sablé se pratique sans aucun désagrément si ce n’est celui d’être trop emprunté par les gens qui ne circulent pas à pied.

Après la passerelle où le torrent de Dessous-la-Roche rejoint celui des Ayes, nous laissons sur la gauche le chemin en provenance de l’ancien fort de la Croix de Bretagne et du blockhaus de la Grande Maye (2420 m) étageant ses batteries d’artillerie. Plus tard, nous choisirons cet axe de marche permettant d’admirer le génie bâtisseur de Séré de Rivières.

A 20 h 15, nous atteignons les chalets des Ayes. Les vallées s’ouvrent vers les cimes et montent progressivement vers un ciel limpide comme un lapis-lazuli. Du fait que l’on puisse atteindre ce hameau avec des véhicules terrestres, il y a foule et les vacanciers se pressent entre les bâtiments serrés sous l’égide de la chapelle Sainte-Elisabeth.

Aucune place n’est disponible. Nous décidons de poursuivre un peu plus loin en prenant soin, au passage, d’effectuer le plein d’eau claire à l’une des innombrables fontaines gargouillant dans leurs auges de bois. Nous prenons la direction de Brunissard en remontant la vallée coincée entre le bois des Ayes, l’une des plus belles forêts de pins cembro ou arolle des Alpes françaises, classée en réserve biologique et le bois des Barres, entre la crête des Brusas et la crête de Buguet. Comme de coutume, c’est vers une altitude de deux mille mètres, à hauteur du ravin des Barres, que nous établissons notre bivouac dans l’herbe sous la douce lumière des étoiles se reflétant dans nos yeux.

—————

P.S. Mon appareil photo étant tombé en panne entre Briançon et Le Pas de la Cavale (Alpes de Haute Provence), je n’ai pas pu prendre de photos de ce secteur.

Jeudi 15 juillet 1999 – 138ème jour [Serge Laurent]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :