Ce matin-là, le soleil rayonne, inondant la montagne de ses flambeaux annonciateurs de beaux jours pour accompagner notre marche vers le Sud. Nous sommes trois au départ du refuge du Plan de la Lai (1818 m) : un breton, dont le chemin est provisoirement commun avec le nôtre, Didier et moi-même. Son épouse est repartie avec le camping-car et nous a donné rendez-vous à Tignes-le-Lac d’où elle rejoindra ensuite la cité d’Avignon afin d’assister au célèbre festival. Entre temps, Didier s’offre de m’accompagner sur cette traversée des Alpes jusqu’au Mercantour d’où, lui aussi, gagnera la cité des Papes par le train.

Un large chemin nous conduit vers la grange d’estive de la Petite Berge et, passant de cuvettes en combes, nous sinuons sous la muraille du Roc du Biolley illuminé des lumières de l’aube.

Peu avant d’atteindre les vestiges ruraux de la Grande Berge (2055 m), s’ouvre à notre droite un magnifique panorama sur le lac de Roselend qui affiche un miroir vert de jade où se reflète la couronne d’or et d’argent des plus hauts sommets environnants. Notre regard plonge sur ces flots dormants retenus par les structures du barrage EDF, arc-bouté, pour capter son énergie en s’appuyant sur les épaulements solides et boisés des falaises des Tines et du Méraillet.

Le lac de RoselendLe lac de Roselend

En aplomb des granges du val de Treicol, notre camarade de randonnée, breton, nous quitte pour poursuivre vers le col du Pré tandis que nous entamons, sous les murmures des cascades d’un ruisseau proche, la montée vers le Col du Bresson (2469 m) d’altitude, un sérieux obstacle à franchir pour lequel je conserve quelques appréhensions.

Derrière nous, le vide se creuse où s’étale le lac de Roselend dans toute la plénitude de sa longue virgule séparant les chaînons rocheux. Aux environs de Presset (2021 m), nous laissons à droite le ruisseau du Coin balbutiant entre les amas de pierrailles. Le sentier n’est plus qu’une coulée étroite rainurant la pente de plus en plus raide, une fracture effacée balafrant l’obséquieuse poussée des rocs entravés de blocs de glace et d’édredons neigeux.

Les lacets s’enchaînent, de plus en plus courts et nombreux, sur un terrain pierreux et chaotique. La flore, abreuvée de la fonte des névés, se raréfie mais laisse apparaître, comme autant de sourires, les petites gentianes bavaroises d’un bleu intense, les gentianes de Koch, les soldanelles, les myosotis et les anémones. Toutes ces couleurs se faufilent entre les masses informes et rugueuses des amoncellements minéraux puis dévalent en éboulis du formidable piton de la Pierra Menta (2714 m). Le soleil brûlant sèche les pans convulsés et encore humectés des gélatines hivernales mais l’abrupte montée qui recèle quelques passages à pratiquer avec prudence, se révèle moins hasardeuse que prévue malgré quelques crevasses dangereuses qu’il nous faut côtoyer.

Au col marqué par un cairn bien disposé servant de support indicateur, nous entrons en Tarentaise sous la garde imposante de la Pierra Menta conquise le 6 juillet 1912 comme l’indique une plaque commémorative. La pierre montée ou Perrâ mentâ, en provençal, présente un colossal éperon monolithique en forme de croc projetant ses cent vingt mètres (120 m) de paroi verticale au sommet d’une arête aiguisée.

Au sud, le massif flamboyant des Ecrins ferme l’horizon. Comme un filigrane fragile prêt à se rompre, une sente s’éloigne à gauche vers le refuge et le lac de Presset. Par une descente vertigineuse à travers les pierriers inclinés, les glacis enneigés et les ruissellements encore frangés de glaçons translucides, nous plongeons dans l’étroite vallée du ruisseau de Pesset pour rejoindre le refuge de la Balme, au confluent des torrents de l’Ormente et de Cerdosse, ce dernier s’écoulant du Mont Rosset.

Vers le col de BressonVers le col du Bresson

Le gîte communal de la Balme (2009 m) nous accueille, posé sur une plate-forme gazonnée à la végétation exubérante, aux tapis de rhododendrons arrosés des éclaboussures du torrent cavalcadant à proximité. Un air froid nous prenant par les épaules nous invite à gagner l’intérieur de la bâtisse où nous nous délectons d’une assiette de crudités et de charcuterie en guise de repas.

Afin de laisser une trace tangible de mon passage, j’avais pris pour habitude d’apposer ma griffe accompagnée d’un petit commentaire dans les livres d’or des havres dont j’avais goûté l’hospitalité s’ils m’en présentaient un. Je dois parler de ma surprise en découvrant, à la page que je m’apprêtais à parapher, un texte étrange parce qu’il était rédigé en latin, d’une belle écriture. Il était daté de trois jours auparavant mais le plus étonnant émanait des deux signatures apposées à la fin. Je fais appel aux connaissances de Didier, mon compagnon de route, ancien professeur des écoles, pour m’éclairer et me traduire cette langue inusitée. Il me certifie qu’il s’agit d’un texte de haute teneur et de noble pensée et que la signature, très déliée, a de quoi nous surprendre. En effet, elle désigne très clairement Herbert von Karajan. Didier me fait remarquer que nous sommes au dixième anniversaire de la mort de cet illustre chef d’orchestre. Sous le texte en latin sont tracées quelques lignes signées Lorin Maazel.

Nous sommes dans la plus grande perplexité. Ces deux célèbres personnages sont-ils donc passés ici ? Nous interrogeons notre hôte à ce sujet. Il nous confirme que son épouse a bien reçu ces visiteurs renommés au gîte. Nous n’avons pas résolu, à ce jour, cette énigme, cette étrangeté à l’inexplicable facture. Notre voyage y prenait subitement un aspect assez fantastique, irrationnel mélangeant l’avant, l’après et le lendemain dans un rêve illusoire dans sa consubstantielle unité du concret et de l’abstrait.

Perdus dans des réflexions métaphysiques sans issue, nous nous sommes endormis à l’extérieur, dans nos sacs de couchage, sous les myriades d’étoiles ensemençant le firmament, bercés de  ce roulement incessant venu du torrent et ponctuant son travail d’érosion de la montagne. Ce bruissement répétitif et apaisant pouvait habiter notre sommeil évoquant ces merveilleuses symphonies où la sixième de Beethoven, La Pastorale, confirmerait tout son enchantement à ce cadre pétri d’éternité et d’absolu.

Jeudi 1er juillet 1999 – 124ème jour [Serge Laurent]

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