Le gîte de l’Autan s’éveille. Le hameau de la Billette émerge des vapeurs de la nuit et la dranse d’Abondance, encore sous l’ombre de la montagne, fait entendre le sourd écho de sa voix. Les parois s’éclaboussent progressivement de lumière au fur et à mesure de la montée du soleil et canalisent ce grondement issu des abîmes. Le petit déjeuner est des plus copieux. Je suis l’unique client de ce havre si hospitalier, à la bienveillante rusticité, mais je ne peux m’attarder davantage.

Derrière le bâtiment, le sentier s’engage immédiatement sur un raidillon rectiligne grimpant sous le couvert des sapins pour rejoindre, à l’aplomb, un large chemin perpendiculaire du côté de Prébuza. Par une succession de paliers ardus, je gagne les alpages coincés entre les cimes rayonnantes et les obscurs velours d’une abondante communauté de résineux faisant la cour à de rares mais puissants feuillus. J’évolue dans un dédale parsemé de blocs erratiques désordonnés et d’entassements de rocaille confus, aumônes rugueuses abandonnées par les crêtes environnantes qui se dandinent à l’horizon et se toisent pour relier des pitons délités et des pics acérés.

Le relief tourmenté se démène comme un océan démonté par la tempête. Entre bois et clairières aux pénétrantes dérobées où s’embusque la neige avec plus ou moins de hauteur, je progresse de plus en plus péniblement pour me retrouver devant les vastes étendues des pâturages nivéens où s’insèrent les fermes d’alpages du Petit et du Grand Chesnay. Elles me servent de jalons pour me diriger vers le piton du Mont Baron trônant de ses 1566 m d’altitude. La neige molle ralentit considérablement mon allure. Sa texture est lourde, humide et favorise tous les dérapages et toutes les glissades. Autant que possible, je confie mon équilibre à mon grand bâton ferré mais celui-ci s’avère plus encombrant qu’utile. Un piolet long serait plus efficace dans cette succession de petits cols aux inclinaisons éprouvantes.

Par une débauche d’effort, je parviens à me hisser jusqu’à la crête jouxtant le Mont Baron et son glacis d’éboulis. Mes raquettes ne m’empêchent pas d’enfoncer jusqu’aux genoux et c’est avec soulagement que j’enjambe la clôture courant sur la crête de cet obstacle. Je titube, essoufflé. L’altimètre indique 1495 mètres. Sur ma gauche apparaît la formidable canine de la Dent d’Oche qui me semble toute proche mais les distances sont trompeuses en montagne.

J’entame la descente dans un vallon mitoyen, remonte sur une deuxième croupe dénommée le col des Bœufs, redescend dans un ravin en sous-bois pour atteindre le terminal du téléski de l’Arête. Les quelques bâtiments de service désaffectés en cette saison somnolent sous leurs édredons hivernaux. Les câbles se balancent aux souffles du vent, grincent lugubrement et raturent un ciel qui échange son azur timide contre une résille cotonneuse et grisâtre.

Désormais, la neige est omniprésente et s’étale en accumulation plus ou moins épaisse, sans consistance concrète. Je dois gravir l’éperon abrupt du Combet accédant à la tête des Fieux et gagner la pointe de Pelluaz s’élevant à 1908 mètres. Heureusement, la sente étroite se faufile entre des taillis malingres molestés par les frimas. La végétation arbustive s’accroche sur la pente, en survie, brisée, arrachée par les coulées des eaux délivrées et des terres dégivrées. C’est une ascension brutale, un étroit cheminement strié de congères mais perceptible par ses sinuosités creusant la flore rivée à la pente encombrée de branches de sapins couchées, elles-mêmes à demi ensevelies sous la poussée des neiges.

A chaque virage, j’appréhende de me retrouver devant un obstacle infranchissable. Une certaine angoisse m’envahit car je ne conçois pas d’échouer, d’être obligé de revenir en arrière, après tant d’efforts consentis. Je marche depuis des heures et cette immensité irradie sa solitude. Je me sens vulnérable, minuscule et insignifiant dans ce formidable environnement, aussi magnifique qu’il peut être impitoyable. Le silence est absolu. J’entends juste le chuintement de mes pas. Par instant, un chuchotement du vent me parvient avec quelques saupoudrages de mouches de céruse échappées des chapeaux feutrés des sapins, à demi enfouis. Chaque pas coûte et sollicite sa dose de peine et de fatigue. Chaque mètre gagné est une victoire. Le vide, à mes côtés, se creuse, arque sa vacuité, déploie ses 250 mètres d’à-pic où le fil ténu de la sente se plaque et s’embobine.

Le ciel s’estompe sous des tentures blêmes virant au noir. Une teinte laiteuse se substitue aux dernières traces d’un bleu délavé. Le temps change et n’augure rien de bon. Cependant, ma progression est constante et je parviens au-dessus de 1750 mètres, sous un ressaut rocheux, une sorte de saillie verticale dont l’extrémité se termine en vire aérienne débouchant au-dessus du val de la Combe jouxtant la pointe de Pelluaz.

Je reprends courage en constatant que je suis en vue de l’arrondi dessinant la ligne de faîte, moins accumulatrice de dénivelées, mais ce passage en balcon est obstrué par un dôme de neige friable dont la bosse s’évacue directement dans la déclivité, dans une dégringolade sans fin. J’évalue mes chances de surmonter cet obstacle sans accroc et me rend vite à l’évidence. Compte tenu de l’état déliquescent de la neige, je m’expose à une chute quasi certaine et probablement mortelle.

Cette épingle à cheveux que je juge accidentelle permet de contourner le nez du promontoire et se hausse jusqu’aux croupes dénudées jouxtant le terminus du télésiège de Pelluaz. Elle permet de passer au-dessus de la barre rocheuse latérale sous laquelle je me suis arrêté et perd de son inclinaison à une soixantaine de mètres de ma position. Je scrute attentivement l’aspect du mur rocheux qui me sépare de ma destination. De solides arbustes s’y s’enracinent. J’enterre ma témérité, refusant d’affronter un danger aussi réel et je choisis d’escalader les quatre mètres de muraille que développe la barre rocheuse, plus sécurisante et sans difficultés notoires. Il y a suffisamment de prises, d’encoches, de végétaux aux attaches robustes pour franchir cet obstacle.

Je me libère de mon sac à dos, beaucoup trop gênant pour exécuter cette courte ascension et je le cale en lieu sûr pour qu’il ne roule pas dans les profondeurs du vallon. Son volume et son poids rassemblent un trop lourd handicap. Afin de m’alléger suffisamment, j’effectuerai plusieurs navettes pour transporter mon matériel et je ne dois pas négliger le fait, qu’à 54 ans, je n’ai plus la souplesse et la faculté de faire des acrobaties à la force des poignets. J’accroche une cordelette au sac. Cette opération me permettra de le tirer une fois parvenu au sommet de l’obstacle où je le récupèrerai sans problème.

Je prépare le terrain en déménageant quelques pierres instables et je dégage l’accès à mes prises tout en testant leur fiabilité. Je repère les encoches, les fissures, tout ce qui peut me fournir un support sûr et utile. J’effectue ma première grimpette avec une partie de mon fourniment et je libère mes mains du bâton et de la gourde en premier. Je les dépose à l’étage supérieur et m’occupe ensuite de hisser le sac, vraiment trop encombrant. J’attache ma corde à un tronc d’arbre afin d’assurer la manœuvre et commence à tracter l’embarrassant barda. Il s’accroche à toutes les anfractuosités, aux réseaux des branchages, aux saillies des cailloux, s’agrippe aux résilles des mousses tentaculaires, s’oppose à mes sollicitations. Il finit par se bloquer sur une racine dont les anneaux se déployaient comme un serpent. Je dois accorder du mou à la corde et délivrer l’ensemble de ce qui le retient. Je vérifie mon arrimage et redescend à hauteur du sac coincé en me suspendant puis, avec des secousses, je libère l’objet. L’opération est éreintante mais je finis par triompher de cette épreuve supplémentaire. Je m’assieds, exténué, en bordure de l’abîme pour récupérer quelques forces avec mon matériel éparpillé à mes côtés. J’ai sacrifié ainsi une bonne demi-heure sur mon timing pour accomplir seulement cinq mètres de mon parcours.

Je dois encore franchir une centaine de mètres en terrain très pentu. Lorsque j’avance de trois pas, je recule de deux pas en raison d’une neige inconsistante. Elle se décolle, humide et mouvante, me déniant la possibilité de trouver un équilibre, un sol favorable et ferme. Je gravis le versant en effectuant des zigzags pour faciliter la montée et économiser mes efforts. Avec soulagement, je rejoins le large arrondi formant l’échine sommitale de l’arête où traîne un filet à neige tendu dans l’alignement de cette colonne vertébrale montagneuse orientée d’Est en Ouest.

Une trace de skis longe cette barrière en provenance sans doute de la Revenette, sur la droite. Elle s’éloigne vers la pointe de Pelluaz, à gauche. La Dent d’Oche se découpe derrière comme une grosse molaire au milieu d’une mâchoire de molosse. Mon moral repasse au positif. Je n’ai plus qu’à suivre cette piste qui s’oriente directement vers le col des Portes d’Oche en se calquant sur la ligne de crête.

Sans plus de difficulté, je parviens au cabanon installé au terminus du télésiège. Il dessert l’approche du sommet de la pointe de Pelluaz. Celle-ci culmine à 1908 mètres. Heureux de retrouver un signe humain dans ce décor impressionnant et très soucieux de m’éviter d’autres mésaventures, je m’engage sur ce cheminement providentiel et salutaire. J’ignore à cet instant que j’ai quitté l’itinéraire principal, invisible et rendu impraticable par une épaisse couche de neige dans laquelle il est impossible d’avancer. Le passage par les crêtes exposées aux vents est plus aisé. Les bourrasques puissantes et incessantes des courants éoliens les ont débarrassé de leurs collerettes hivernales limées par leurs assauts allant tourmenter le lac Léman. Ainsi, du côté de l’ubac, elles ont construit une corniche verglacée en suspension au-dessus du vide. Cette concrétion déborde sur le côté gauche de ma sente aérienne mais en de nombreux endroits la roche calcaire sous-jacente apparaît nue ou brillante de glace. Cette voie non dépourvue de risques est cependant la seule qui s’offre à moi et je dois m’en accommoder si je veux éviter de revenir sur mes pas.

Le randonneur à skis qui m’a précédé m’a laissé une partition à jouer et je me réjouis de cette aubaine. Je vais tout simplement suivre ce fil d’Ariane sinuant sur les hauteurs, à l’aplomb des vallées adjacentes, en ayant l’impression de partir conquérir le ciel. Le temps est relativement clément pour l’instant mais à l’Est, les Cornettes de Bise se chargent et se teintent d’un inquiétant baldaquin orageux.

Je me sens léger, euphorique, dopé d’un trop-plein d’oxygène à cette altitude. J’ai retrouvé toutes mes forces et le panorama que je découvre, adossé à la croix de bois juchée sur le sommet de la pointe de Pelluaz, me récompense de tous les efforts conjugués et des épreuves endurées auparavant. Cependant, cet intense et bref moment de bonheur n’est qu’un baume fugitif, une lueur éclairant ce périple aux spires tourmentées.

De ma position surélevée, je distingue en contrebas le toit du chalet Vert, avec la sensation d’être assis sur une aile d’avion. Le regard plonge vers des profondeurs dont je ne distingue même pas le fond. C’est terrifiant et envoûtant à la fois. J’en déduis qu’ici, le faux pas est interdit mais si un skieur s’est promené sur cette encolure effilée, un homme à pied peut également pratiquer cet itinéraire d’une beauté époustouflante.

Cette voie inopinée ne pose aucun problème pour l’instant.J’assure mes pas, me détourne de quelques plaques de glace particulièrement lisses et dangereuses. L’arête serpente, ondule, soubresaute, se crénelle, se nivelle et se dénivelle, comme un serpentin ondulant à une féerie chinoise. Je me concentre sur la bordure blanche de la corniche à ma gauche dont le destin printanier est de choir dans l’abîme. Elle m’accompagne, variant de dix centimètres à plus d’un mètre de largeur, une boursouflure pétrifiée, durcie, une sorte de plongeoir en saillie sculptée par les intempéries et ciselée en frises au gré des frimas. D’un jour à l’autre, d’une minute à l’autre, cette construction éphémère quittera son socle de roc et disparaîtra dans le vide pour se pulvériser en éboulis avalancheux.

J’avance pas à pas, prudent, circonspect, sachant qu’il est plus facile dans ces conditions de perdre sa vie que de la conserver. Une rainure discrète et parallèle à la corniche dévoile un péril sournois, un piège dissimulé, une chausse-trappe en embuscade, attendant le moment propice pour happer le promeneur téméraire. Cet infime listel délimite une zone à éviter. De légers affaissements la divulgue et soulignent la ligne de fracture sous-jacente de cette concrétion.

Les chutes de neige successives ont édifié ce balcon provisoire et vertigineux. La chaleur l’égratigne, le fissure, le dégrade, le fend, le morcelle, l’amenuise pour finalement le détacher de son assise pierreuse. A tout moment, un pan de cet encorbellement peut s’effondrer dans le vide sans préavis, sans avertissement. Aussi, je ne quitte pas des yeux ce liséré ténu qui devient ma principale et légitime préoccupation.

Les minutes passent et s’égrènent au cadran d’un jour qui se ferme en vacillant. Des nuées arrivant du sud dévorent lentement la luminosité. Cette crête tend son épine dorsale interminable et sa moulure saillante au même cap, à l’Est durant un long moment, puis brusquement, elle vire plein Sud.

Dans ce changement d’orientation, les traces du skieur conservent la ligne droite et dévalent une pente prononcée. C’est le col de la Case d’Oche dont le versant oriental monte du vallon où s’étale le lac de la Case, sous l’échancrure des Portes du Soleil, écartant la paroi imposante du Château d’Oche, au sud, du pilier nord des aiguilles de Darbon.

Je juge cette descente plutôt hasardeuse et me tourne vers l’Est en restant fidèle à l’étroite colonne vertébrale de la crête qui se dirige maintenant vers les aiguilles de Darbon. J’ai tant peiné pour arriver à cette altitude qu’il m’est inconcevable de redescendre pour remonter une fois de plus.

Malheureusement, par cette décision, je viens de jouer mon destin à la roulette russe. L’heure qui suit sera particulièrement éprouvante à mon égard. Elle provoquera, par ricochet, la pire expérience jamais vécue.

De mon promontoire, je touche aux Portes d’Oche, béant à ma droite et cette ligne de faîte que j’ai empruntée jusqu’ici y conduit directement. Tout ce que mon regard embrasse de relief visible prédispose à rendre réelle cette observation.

Cependant, cette option n’est viable qu’en été et les conditions d’enneigement actuelles sont loin d’être favorables. En dédaignant le raidillon du col de la Case d’Oche, je m’engage dans une périlleuse phase de mon aventure.

Plus haut, une croix déploie ses bras vers l’infini du ciel. Celui-ci est devenu maussade et se drape de tentures ténébreuses. C’est ainsi que j’entame ma montée au Golgotha. En se détachant sur la voûte céleste, ce signe, avec son stipe et son patibulum, préfigure quelque illustration d’une sinistre symbolique annonçant ma peine et ma souffrance.

Mètre après mètre, je me rapproche du but et j’entrevois déjà une fin satisfaisante à cette pénible course. L’arête devient plus montueuse et ce lacet pour fil-de-fériste n’est pas d’un usage aussi facile que je l’ai jugé. La fatigue prend possession de mon corps et mon attention fléchit insidieusement.

J’en ai oublié cette infime ligne de fracture pointillant le terrain à ma gauche. En plein effort et pesant de tout mon poids sur mes appuis pour me projeter sur la jetée d’un palier plus accentué, je suis surpris de sentir brusquement le sol se dérober sous ma jambe gauche. Je pique lourdement du nez dans la neige, écrasé par le poids considérable de mon sac à dos. Mon visage s’aplatit dans une purée onctueuse et froide. Je panique un bref instant puis j’analyse la situation. Je suis plaqué, immobile au sol. Je ne peux plus bouger ma jambe gauche. Elle est coincée dans une sorte de cheminée étroite dont je ne sens pas le fond. Je connais ce type de conduit. Je crains qu’il ne débouche directement dans le vide sous-jacent car ces goulets canalisent les écoulements consécutifs à la fonte des agglomérats neigeux qui, minés, sont destinés à quitter leurs attaches pour s’écraser en bas des falaises, sur les cônes d’éboulement pour former des névés plus ou moins éphémères.

Mes jambes sont écartelées dans un angle de 90 degrés. Mon bâton, qui ne m’a pas échappé des mains, me sert à sonder les à-côtés. Je dois déterminer où se trouve la terre ferme. Quelques tiges de grandes herbes gelées pointant avec rigidité près de mon genou droit, me renseignent sur la consistance d’un environnement susceptible de me procurer une assise salvatrice.

Dans cette position scabreuse, une partie de ma hanche gauche frotte à l’entrée du trou fatidique. La raquette au bout du soulier racle contre les parois souterraines sans que le système de fixation arrive à se débloquer. Je suis rivé dans ce boyau de glace. Des fragments de neige sont retombés sur l’extrémité de mon pied, rivant la chaussure. Le bouchon qui a cédé à mon passage s’est éparpillé autour de ma cheville jusqu’à mi-mollet. Ma cuisse épouse le goulet resserré et ne bénéficie que de quelques centimètres d’espace pour se mouvoir. Cet étui est aussi restrictif qu’un plâtre d’hôpital.

A ma droite, les quelques touffes de graminées que je dégage avec la main me permettent de m’agripper à quelque chose de concret. Je tâtonne, effleure des soutiens. J’ai délié les sangles du sac qui m’oppressent en le faisant rouler en lieu sûr. Je reprends confiance et agit pour m’extirper de ce mauvais pas, intact et sauf. Pourtant, je constate avec angoisse que j’ai un membre amalgamé à cette étroiture. J’essaie en vain de le remuer. Les tractions effectuées ne desserrent pas d’un pouce cet étau impitoyable.

J’engage dans la crevasse mon bâton ferré et, de la pointe, je commence à tasser, compacter, désagréger la gangue des glaçons qui obstruent l’anfractuosité et me retient prisonnier. Petit à petit, je gagne quelques centimètres de champ libre entre le genou, le tibia, la cheville et les parois de ce tuyau naturel. Je réussis à compresser sous ma raquette quelques fragments de glace qui disparaissent sous ma semelle. Ce qui me contrarie le plus, c’est le temps perdu à me sortir de cette précaire et fâcheuse situation.

Je secoue ma jambe comme un forcené, l’étire, fait appel à tous mes muscles, donne des coups de rein désordonnés Je me tords, me déhanche, me débat, me contorsionne. Après tant d’agitation, de mouvements, de tractions, une partie des débris descellés qui me soudaient au creux de la fissure choît plus bas et me laisse suffisamment de latitude pour m’extraire de cette inconfortable position. Je n’ai pas le temps de savourer ma délivrance. Je récupère immédiatement mon matériel et repart vers cette croix dont je ne sais pas si elle m’a préservé malgré l’absence de prière à son égard.

Néanmoins, mes épreuves ne sont pas terminées. Cent mètres après la croix, la crête s’aplatit, s’arrondit, descend légèrement et butte sous une paroi verticale infranchissable. C’est un cul-de-sac dont la seule issue serait de faire retraite jusqu’au col de la Case d’Oche. Mon chemin est interrompu par deux monolithes trapus s’élevant respectivement à 2030 et 2043 mètres. Ils composent les aiguilles de Darbon. Je suis bloqué à 1974 mètres d’altitude dans l’impossibilité d’atteindre l’ouverture des Portes d’Oche. Elle bâille à quelques centaines de mètres de l’autre côté de cette forteresse inexpugnable. Je me sens poursuivi par le mauvais sort, désespérément isolé au milieu de cette nature sauvage, implacable, impassible; indubitablement hostile. Je dois admettre toute mon impuissance. Une profonde lassitude m’envahit. La muraille est haute, bien polie.

Ce rempart imposant est lisse, humide, haut de plusieurs dizaines de mètres et même avec tout un attirail d’alpiniste, je ne pourrai jamais réussir une telle escalade !

Des précipices me cernent, à droite comme à gauche, je reste figé sur la surface bombée de cette croupe suspendue dans les airs. J’ai l’impression d’être comme un oiseau dépourvu d’ailes. La clarté baisse et s’il me reste trente minutes de jour, c’est un maximum à cette époque de l’année. Je m’assois contre la paroi, sous cette cime qui m’écrase et m’impressionne. Aux alentours, un panorama fastueux s’estompe peu à peu car le soleil se noie dans un firmament cotonneux. Le Sud, comme un mirage, va se diluer derrière lesdites Portes du Soleil emblématiques qui se ferment inéluctablement, hors de portée, hors d’approche, pour ne se rouvrir qu’à l’aurore suivante.

Depuis un moment, j’observe la partie gauche du terminal ouest de la muraille, celle qui allonge sa façade abrupte au nord, au-dessus du petit lac de la Case dont j’aperçois le cercle. Une lèvre de rupture de pente débute à ma hauteur, où la paroi perd sa verticalité pour s’infléchir par la formation de cônes d’éboulis séparés de névés naissants qui dévalent jusqu’aux eaux gelées et opalines du lac de la Case.

Les pierres et les rocailles accumulées au pied des deux pitons sommitaux par l’érosion arborent une gangue de glace ourlée et de neige tassée bien accrochée sur leurs champs obliques. A la ligne d’inclinaison qui capte tout mon intérêt débute une faille de décrochement s’écartant comme une balèvre entre la falaise rocheuse verticale et le glacis de jonction. J’étudie cet embryon de passerelle qui pourrait m’assurer probablement un pont avec le col des Portes d’Oche. Je n’aurai qu’à me glisser sur cette indentation, sous la paroi septentrionale des aiguilles de Darbon. Derrière mes épaules, mon chemin d’arrivée se déroule à perte de vue en s’amenuisant vers les confins violacés. La plaine du Léman se cache sous une ouate crépusculaire. La phosphorescence du ciel auréole ma nacelle de pierre où deux volumineuses congères immaculées me séparent des abîmes.

A droite, jetés comme des semis, les chalets du hameau de Darbon sont coupés du monde par les limaces grises des avalanches. Ils restent confinés, pelotonnés, abandonnés au fond de leur profonde cuvette. Le miroir du lac de la Case, dans son entonnoir, reluit comme un lapis-lazuli enchâssé dans un écrin de diamants et s’épanche en éclats. Une auréole de saphir marque l’anneau des eaux libérées de l’emprise des glaces.

Je dois quitter cet endroit au plus vite. Je m’élance sur cette vire improvisée et providentielle, cette commissure mince, d’un sourire peu engageant, mais susceptible de m’accorder l’évasion souhaitée. Je commence donc à niveler cette charnière à coup de talons et de semelles. J’aplanis, tasse, arase, fait apparaître une aire plane suffisamment fiable pour supporter mon poids. J’avance au bord du vide, appuyé à la falaise, mon bâton prêt à stopper une glissade sur la déclivité qui se creuse à ma gauche. Je dois préparer une longueur de plusieurs centaines de mètres, coupée par les couloirs verglacés dont les épanchements d’un torrent allant se déverser dans le lac pétrifié dans sa vasque lacustre. Mon travail de râpe détache des plaques entières de neige. Elles glissent lentement, sans retenue, sur la pente. Ma prudence est décuplée. La pointe ferrée de mon bâton s’avère trop molle pour fendre une glace compacte, dure comme du verre. J’aimerais, en ce moment, pouvoir l’échanger contre un véritable piolet aiguisé, acéré, en bon acier trempé. Inlassablement, j’écrête, casse, brise et aplanis cette collerette avec toute l’énergie d’un désespéré. Il me faut aménager, au mieux de ma sécurité, cette vire exposée, carapaçonnée et givrée par son exposition aux frimas nordiques.

Quelques rochers énormes arrêtés sur la déclivité, par je ne sais quel miracle, me fournissent de précieux relais et je saute de l’un à l’autre, me retenant à leur base hiératique pour y reprendre mon souffle et profiter de leurs solides piétements. La neige fondante s’est révélée facilement malléable mais je me heurte bientôt à de longues dalles de glace pure, lisse comme une patinoire et impossible à encocher sans un pic d’alpiniste. Je suis privé de toute prise pour traverser les trois couloirs avalancheux qui tombent des hauteurs échancrées par les mâchicoulis percés par les ravinements affectant les aiguilles de Darbon. Ces dégorgeoirs figés en cascades cristallines se précipitent dans les corridors qu’ils ont taillé pour alimenter le lac. Ils scient mon chemin, le rendent encore plus hasardeux et dangereux. Les crampons de mes raquettes sont trop arrondis, usés, pour s’accrocher à des surfaces peu enclines à s’adoucir et à se façonner à ma volonté. Je n’ai aucun moyen à ma disposition pour tailler quelques encoches où poser le talon. Je m’en remets à ma chance, à celle qui m’a permis de franchir la corniche glacée du Ballon d’Alsace. Je dois faire corps avec la montagne, me frictionner à sa peau pour adhérer au maximum avec elle. Je m’accroupis en maudissant mon sac mais sa pesanteur st peut être un atout. Je commence à ramper, le ventre en ventouse, comme un escargot, une main tenant la gourde, l’autre, ce bâton qui m’embarrasse et augmente mes difficultés.

Comme une mouche sur une vitre, je me déplace en dosant chaque geste, en épousant chaque nodosité, chaque aspérité, chacun des éclats caillouteux constellant cette surface vernie. Le péril est palpable. Ces moments de vulnérabilité occasionnent un prodigieux instinct de survie. Ils nous dictent les facteurs de notre sauvegarde. Mes reptations basées sur les propriétés de la loi gravitationnelle s’enchaînent sans anicroche. Je négocie ainsi chaque couloir d’avalanche comme il convient, avec la bonne façon, la meilleure manière d’un succession d’actions réfléchies.

Lorsque j’aborde le sentier en provenance de la Tétiuère, déambulant débonnairement sous le puissant édifice du Château d’Oche, je m’accroupis ou plutôt je m’effondre, haletant sur un rocher confortable pour contempler le jour qui s’en va au-delà des Portes du Soleil et qui me dit adieu. Je sens l’oppression de la solitude et de l’abandon, de l’homme face à la nature, si faible, si désarmé, si fragile, si insignifiant. Je suis un Robinson Crusoé égaré au milieu d’un océan aux vagues de pierre, au ressac de rocs, aux récifs déchirés par une marée de nuages de plus en plus denses et menaçants.

Je gravis tranquillement la cinquantaine de mètres qui me sépare de l’arrondi d’un énorme dôme de neige amassée et fouettée par la burle qui vient hurler dans les parages. Un souffle glacial hante ce porche géant dont le seuil, culminant à 1937 mètres, bée entre ses montants colossaux. Cette brèche titanesque ouvre l’accès du Sud. C’est le parvis d’un temple à l’échelle des forces qui l’ont sculpté, façonné, creusé, érigé, habité d’inconnu, d’esprits, de sensation, de présences , d’éther, de fluides étranges et d’ombres fantomatiques.

Toutes ces épreuves surmontées donnent à ce voyage sa véritable dimension. Ce portail dans la muraille sombre zébrée de filets d’hermine hiémale donne accès au monde de l’autre côté, un univers que l’on devine, que l’on désire, que l’on ne connaît pas, dont l’attraction avive notre soif de découverte et alimente notre besoin de quitter notre coquille conventionnelle.

Devant moi, un nouvel abîme, plus ténébreux, plus obscur, plus tourmenté se dévoile à mon regard où scintille un œil cyclopéen et translucide : le lac de Darbon. Il se farde de noir à paupière sous ses arcades vaporisées de poudre de talc mais son cristallin irise un regard pailleté d’albâtre et d’émeraude. Un vent humide me cingle le visage, un vigoureux baiser mouillé de quelques gouttes et de quelques flocons. L’environnement est blafard. Une pâle luminescence nocturne habite les hauteurs. Je cherche le sentier mais il s’est volatilisé, introuvable sous la neige qui matelasse ce glacis rocailleux jusqu’à sa jonction avec le col de Pavis. Je distingue celui-ci juste en face. Un panneau de bois planté sur un poteau servant de signalétique apparaît au milieu de cette échancrure aux couleurs virginales où s’infiltre encore une traîne de clarté. Les facettes montagneuses ont piégé quelques parcelles de lumière ensoleillée et ce qui pourrait être une nuit opaque devient un bain phosphorescent encadré de cimes filiformes et de pitons massifs au faciès spectral. Les vallons sont des fjords d’ébène, des abers de suie où les étincelles de la civilisation se dispersent en lucioles symptomatiques. Une poussière d’argent stationne sur les derniers sommets les plus altiers. Aux lointains méridionaux se forme une corolle de nymphéas aux aspects d’héliotropes tournés vers les embrasements du cosmos. Ils y joignent leurs couronnes dorées d’éternelle aurore à l’infinité astrale qui vient éclairer le Monde.

Je décide de tenter une approche du col de Pavis en profitant de cette nuit lumineuse. Je trouverai bien un abri sous un rocher accueillant posé sur un terrain plat ! Les Portes d’Oche sont trop venteuses et bivouaquer dans un couloir propice aux bourrasques ne me semble pas opportun. Il me reste à traverser cette conque d’éboulis enneigée où dévale toute la rocaille arrachée à la barre sud des contreforts du Château d’Oche par une intense érosion.

Ce sera ma dernière épreuve d’effectuer en nocturne cette virée de 600 mètres. Je prendrai le temps qu’il faudra, pas à pas, cherchant à l’aveuglette la sente du bout de mon bâton. Cette pente n’est qu’un coulis de pierres désordonnées et repérer le cheminement approprié demande des qualités de pisteur indien. Tous mes sens sont en alerte pour me garder du moindre faux pas. La perspective d’une aire proche où me reposer me donne des ailes. Le sentier m’accorde quelques apparences, quelques éléments, quelques jalons de sa présence. La piste est ténue mais elle existe et finalement, je parviens sain et sauf au poteau directionnel planté au milieu du large corridor du col de Pavis. Je me mets en quête d’une niche abritée que je discerne sous un escalier rocheux. Rien n’est sec dans le secteur abreuvé de la fonte des glaciers en déroute, des champs de neige en retraite crachant leur humidité en suintements et en rigoles. J’étends mon sac de couchage imperméabilisé sur ce lit rupestre où je me calfeutre. La température est clémente. Les nues, comme un rideau de ouate, s’opposent à la froidure. La pluie, tant redoutée, semble s’écarter. Je somnole, apaisé, en écoutant la montagne suer et ruisseler sous une douceur de bon aloi. Cependant, les alpages peinent à se débarrasser de leur édredon blanc. L’herbe ensevelie sous le manteau hiémal, attend de poindre. Une avalanche s’ébroue du côté des Cornettes de Bise et c’est tout ce que mes sens perçoivent avant de s’enfermer dans un profond sommeil.

Jeudi 29 avril 1999 – 61ème jour [Serge Laurent]

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