Bercés par les eaux bruissantes du torrent de Mélezet, nous nous dirigeons vers la cascade de la Pisse, un nom qui nous fait bien sourire mais nous avons l’humeur joyeuse ce matin. Tout se passe bien et sans incident. Le décor environnant est fantastique. Après avoir escaladé un cône de déjection et longer les ravinements adjacents, nous parvenons au lac Miroir (2214 m) avant d’accéder aux bergeries de Preynasses. La montée se poursuit vers la Tête de Coste et le collet rocheux de Sainte-Anne verrouillant la cuvette où dorment les limpides profondeurs du lac Sainte-Anne (2415 m). La chapelle du même nom fait encore l’objet d’un pèlerinage en juillet. Nous mettons le cap au Sud-Est sur des pentes gazonnées prolongées par d’incontournables éboulis où pleurent les névés de la Font Sancte. Le col Girardin ouvre, à deux mille six cent quatre-vingt-dix-neuf mètres, sa large brèche entre la Tête de Girardin (2875 m) à l’est et la Tête de la Petite-Part (3144 m) à l’ouest. De là, notre regard accroche le massif du Pelvoux au nord-ouest et l’aiguille de Chambeyron au sud-est vers laquelle nous nous orientons pour nous jeter, cette fois-ci, dans les innombrables tortillons de la descente en nous faufilant parmi les blocs erratiques du torrent des Séchoirs.

Aux environs d’une cabane de berger, nous nous retrouvons au milieu de milliers de moutons paissant tranquillement sur ce côté de la montagne. Ils sont aussi nombreux que les rochers et broutent au fond des combes toutes ces plantes drues et grasses qui vont les faire grossir. Après avoir contourné un rocher imposant, nous choisissons le sentier de droite et abandonnons la direction du hameau de Maljasset. Notre itinéraire surplombe des pentes vertigineuses et s’accroche avec hardiesse aux pentes schisteuses qui se désagrègent en éboulis rocailleux. Le sentier se disloque sur des barres de rocs effilés avant de se précipiter dans la vallée de l’Ubaye où il rejoint la D 25 en amont du hameau de la Barge, vêtu de pierres, d’ardoises et de tôles.

Malgré nos rotules douloureuses, nous regrettons les cailloux remplacés par ce ruban de goudron interminable et monotone totalisant plusieurs kilomètres. La vallée est très belle mais le trafic routier, toujours inopportun et dangereux pour un piéton utilisant les accotements et les bordures, rend notre déplacement plus pénible qu’attrayante. Nous sommes accoutumés à nos sentiers étroits et sinueux où le silence nous accompagne, où nul bruit ne s’échappe sans être en harmonie avec le paysage. Le bruit d’un moteur nous est devenu insupportable. Seuls les cris des oiseaux, la voix du vent, le murmure des arbres et le bourdonnement des insectes trouvent grâce à notre exigence. Nous venons d’un monde si différent. Ce vacarme des activités humaines dérange nos ouïes. Hérésie, anomalie, monstruosité, tous nos sens les réfutent et refusent de leur accorder notre accoutumance.

A droite, le vallon du Grand-Caire fend d’une goujure les dolomies jaunes, vertes et rouges drappant la falaise. A gauche, la Berche de la Souvagea se découpe, effilée, hérissonnée au-dessus de l’embranchement du Pont voûté. Après la chapelle Saint-Antoine, nous découvrons le formidable rocher du Chatelet barrant la vallée, géant assis, au repos, adossé à la montagne et baignant ses pieds dans la fraîcheur du torrent.

Le soir nous surprend sur la route. A la sortie de La Barge, Fouillouse est indiqué à dix kilomètres. Dans le coteau à droite et légèrement à l’écart, une bergerie abandonnée nous propose un asile gratuit et sympathique. Nous optons d’un commun accord pour en faire le havre de cette étape. Didier occupera le rez-de-chaussée et moi, le grenier vide de foin. Nous ne risquons pas de nous gêner car l’espace est vaste. La pièce s’allonge sous les poutres transversales, séchées et blanchies par l’âge. Le toit est solide et seules de rares gouttières jettent leur luminosité entre les interstices des lauses. Notre abri est sûr et le site des plus agréables. Il est perdu au milieu d’un alpage aux grandes herbes agitées par la forte brise hantant en permanence ce couloir alpestre.

Le repas est bucolique, pris assis en tailleur sur le perron de pierre puis nous investissons nos différents quartiers. J’accroche mon pantalon et quelques vêtements aux chevilles assujettissant la poutre centrale puis, calé sur un restant d’herbe fanée, je me laisse aller au repos.

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P.S. Mon appareil photo étant tombé en panne entre Briançon et Le Pas de la Cavale (Alpes de Haute Provence), je n’ai pas pu prendre de photos de ce secteur.

Lundi 19 juillet 1999 – 142ème jour [Serge Laurent]

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