Les Aiguilles RougesJe rechausse enfin mes brodequins et reprends possession de mon barda. Emu, je me sépare de ces êtres chers qui m’on soutenu et permis de surmonter cette dure épreuve qui n’était pas inscrite à mon programme. J’ai perdu 45 jours de marche qu’il me faut rattraper si je veux passer les Pyrénées avant l’hiver.

Solange me ramène à Samoëns par le modeste col de Chatillon-sur-Cluses, lequel permet de relier la vallée de l’Arve à la vallée du Giffre. A midi sonnant, je pose le pied sur la place de la Grenette, face à l’église Notre-Dame-de-l’Assomption. L’aventure continue. Au revoir Solange, Nicole, François et merci de votre hospitalité qui m’a été si précieuse en l’occurrence !

Je me dirige vers le pont sur le torrent du Clévieux et par la rive gauche, je gagne les gorges mugissant sous les rochers de Tines où le Grand Nant rejoint le Giffre. Un pont franchit les eaux furieuses pour atteindre l’oratoire du hameau des Faix puis, un peu plus loin, la chapelle de Notre-Dame-des-Grâces. Je me retrouve rapidement devant la passerelle installée à la sortie de la gorge, crachant le tumulte de ses flots étranglés. C’est un endroit sauvage où le torrent a forcé son chemin dans la barrière de roche plus tendre que l’érosion a dressée entre la Dent de Verreu (1901 m) et la Tête de Porte (1526 m) séparant ainsi la vallée du Haut Giffre de la vallée de Samoëns. Ce passage donne accès à un vaste entonnoir montagneux dont tous les écoulements se rejoignent à ce col en dévalant du Cirque-du-Fer-à-Cheval, au nord-est et du cirque des Fonds, au sud-est.

Durant des milliers d’années, les eaux ont creusé ce couloir étroit et profond dans les calcaires du crétacé et du jurassique pour que l’œil humain puisse découvrir ce que la patience de la nature peut nous laisser de splendeurs et de leçons pour méditer.

Sous la passerelle métallique jaillit de la fissure un débit de 49m3 à la seconde, une puissance torrentueuse dégageant des falaises verticales de plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Puis, siècles après siècles, la gorge initiale a été abandonnée au profit d’un passage plus étroit qui se resserre jusqu’à deux mètres de large mais d’une hauteur de trente mètres, propice au rafting et au canyoning.

Bien sûr, je ne passerai pas par là ! Je m’arrache à ce spectacle fascinant pour m’engager dans l’ancienne gorge fossile, parallèle à la plus récente. Je dois affronter deux échelles munies d’une main courante de dix mètres et trois mètres dans une suite de demi-obscurité, à travers un décor fantastique, à moitié souterrain, à moitié chaotique, sous des parois ruisselantes d’humidité, polies, lissées, torturées, trouées de marmites de géants. Le sentier est encombré de gros blocs, semés, oubliés par la main des courants furibonds s’échappant de leur prison. Ce défilé où les éboulis, les cuvettes et les chaudrons se succèdent pour faire bouillir l’imagination de leurs visiteurs, propage sa fascination par l’étrangeté de ses sculptures colossales où le mystère se noue aux courbes de ses méandres tortueux.

A la sortie supérieure de ce défilé de pierre, je ne discerne pas un sentier discret qui s’élève en serpentant, à l’ombre des falaises colossales, sous la passementerie serrée des hêtres et des épicéas, pour accéder à la dernière échelle menant à un balcon panoramique. Je me retrouve sur les bords du torrent, sur un dégorgeoir où s’entassent les galets et je suis stoppé par un cul-de-sac, sans autre issue que de repartir en marche arrière. Je repère un canyon adjacent s’infiltrant dans un décor fantasmagorique, digne d’avoir inspiré Tolken, auteur du Seigneur des Anneaux. J’aboutis finalement devant une passerelle aérienne jetée au-dessus de l’abîme où rugit le torrent. Elle est en réfection mais c’est la seule issue pour gagner l’autre rive. Je n’ai pas le choix et faisant abstraction d’une acrophobie sous-jacente, je m’engage au-dessus du gouffre où reluit le dos vert du serpentueux torrent dont la voix caverneuse me dissuade d’accomplir tous faux pas. J’atteins sans incident l’autre rive, en face d’une carrière de marbre noir et je me rends au village de Sixt en me fiant au chemin tracé sur l’ancienne voie ferrée. J’ai la vague impression d’avoir raté le cheminement que je devais suivre mais j’apprendrai, plus tard, qu’il avait subi trop de dévastations par les rigueurs de l’hiver pour être utilisable sans un sérieux lifting.

Lundi 21 juin 1999 - Premier jour de l'été - 114e jour

Par la petite route de la Glière ou D29, je gagne le pont des Nants puis, en suivant le chemin en rive droite du Giffre des Fonds, je m’achemine vers le pont de Sales, en musardant sur les berges avant d’entamer la montée vers le col d’Anterne. Le chemin franchit le Nant Sec puis se croise et s’entrecroise avec la petite route du Lignon. Au delà de la passerelle de la Crotte débute une pente raide en lacets conduisant à la cascade du Rouget qui se déverse devant son auberge dans un grondement assourdissant en bruinant sur les alentours sous l’irisation d’un arc-en-ciel permanent.

Je passe devant les chalets moitié en pierres, moitié en bois des Fardelay et du Lignon et à 1180 mètres d’altitude, j’arrive au terminus de la route qui, par une large boucle, revient sur elle-même devant la bâtiment du restaurant, encore assoupi dans son sommeil nival avant d’ouvrir prochainement pour recevoir les futurs estivants. Je suis seul et comme une pluie abondante s’est invitée, je décide de passer la nuit sous le large auvent du chalet abritant un confortable plancher dont l’avancée en balcon domine la vallée qui s’estompe puis s’obscurcit sous les rideaux de l’averse, les voiles du brouillard montant des prés humides et le manteau de la nuit arrivant.

Dans mon sac de couchage, au sec, planant au-dessus du vide et bercé des crépitements des gouttelettes s’abattant sur le toit, je me sens bien et j’apprécie ce moment de sérénité, loin de ma chambre aseptisée d’hôpital, délivré de cette immobilité mortifère, à l’écoute du grand coeur de la nature qui bat pour moi et me transmet son énergie. Par intervalle, un souffle de vent sort du bois d’épicéas, divaguant autour de la maison dans un chuchotement ivre où se mêle le cri d’un hibou farceur répercuté par la montagne. Tous ces sons, ses fragrances m’insufflent l’ineffable sensation d’exister. En fait, c’est comme une renaissance !

Lundi 21 juin 1999 – 114ème jour [Serge Laurent]

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