Après une nuit calme et reposante, je prends congé de mon hôtesse, bien tardivement, à 9 h 30. Elle m’a demandé de rédiger une recommandation auprès des autorités compétentes du département pour étendre l’activité des gîtes en montagne à la randonnée en toutes saisons et favoriser leur développement par d’autres occupations que celle liées aux seuls loisirs de l’hivernage.

La plupart des gîtes sont ouverts du 1er mai au 30 septembre, une réalité qui m’occasionne bien des soucis, des interrogations et des difficultés supplémentaires que je dois gérer jour après jour. Aussi, j’accède bien volontiers à ses souhaits et je rédige aussitôt une correspondance à ce sujet en soutien de sa volonté d’améliorer l’accueil des randonneurs et non pas uniquement se cantonner à héberger des familles de skieurs qui ne viendraient plus, surtout si la neige fait défaut.

Je monte en direction des Grands Communs pour atteindre un point de jonction culminant à 1291 mètres. Des indications m’informent que le hameau de la Covaz est à 40 minutes, le gîte de Super Saxel à 35 minutes et le col des Moises à 40 minutes. J’ai retrouvé la route prévue initialement.

La forêt s’accroche aux pentes mais je n’affronte pas de grandes dénivelées. Je louvoie entre des essarts submergés par un slush visqueux et les fûts grisonnants et rubigineux des pessières ou suiffaz comme on les nomme par ici.

J’évolue entre 1270 mètres et 1148 mètres pour remonter à 1188 mètres. La sente se faufile entre des parcelles forestières, des prés de pâtures plus ou moins étendus où des ruisseaux maigrichons comme celui de la Gorge écoulent des eaux parcimonieuses souvent absentes en été. Ce n’est pas le cas aujourd’hui où ces modestes effusions se sont transformées en torrents émulsifs.

A ma droite, le sommet de la Tête du Char culmine à 1256 mètres. Cette appellation viendrait du préromain « calmis » puis « chal » désignant un pâturage, un alpage. Je laisse, sur ma gauche, la pointe de Targaillan (1237 m) en la contournant par le saillant sud pour descendre plein Nord vers le col de Cou à 1117 mètres d’altitude.

Les chemins rendus difficilement identifiables par les rigueurs de l’hiver présentent un aspect de dévastation considérable sur leurs circuits erratiques. Ils se faufilent dans des labyrinthes d’arbustes aux souches fichées dans des accumulations de neige de plus en plus épaisses. Ces bosses atteignent 50 centimètres de hauteur dans le secteur du Char et de Targaillan sur les chemins ruraux de « Pré Retors au Moulin » et de « Grange Besson au col de Croix ».

De rares constructions jalonnent mon parcours mais elles sont toutes closes, abandonnées provisoirement à cette époque. A 14 h 00, la pluie débute par une série d’averses où de grosses gouttes surfent sur les rafales de vent. Je patauge dans une alternance de glace en fond de flaques d’eau et de bourbiers.

Lundi 26 avril 1999 - 58ème jour

Je traverse la départementale 12 menant de Thonon à Boëge. Ce passage ouvre l’entrée de la Vallée Verte et dévoile une belle vue sur la chaîne du Jura et le lac Léman mais les nuages m’empêchent de contempler le panorama. Il n’y a pas âme qui vive et je poursuis sans m’arrêter vers la statue dorée de la Vierge de l’Aiguille dont la silhouette domine les alentours, à 1160 mètres d’altitude. C’est une belle statue de 2,80 mètres de hauteur, érigée en 1879 pour placer sous les bons auspices de la Bonne Dame cette vallée au nom plein d’espoir creusée au sein des montagnes du Chablais et du Faucigny.

Je me précipite sous l’abri des épicéas ébauchant la crête afin de me mettre à l’abri des rafales et je peine dans une couche de neige de plus en plus volumineuse. Ma progression nécessite des efforts renouvelés pour me maintenir sur la ligne de faîtes du Crêt Vernay.

Je change de cap peu après le Rocher Pourri pour passer en aval du col muletier des Moises situé à 1121 mètres d’altitude en coupant la départementale 246, légèrement au-dessus d’une petite chapelle servant d’oratoire. C’est un modeste édifice carré dont le toit à deux pans est muni d’un petit clocheton en tôle mais il ne peut me servir de refuge provisoire.

Ayant traversé d’ouest en est cette dépression marécageuse, j’entame une nouvelle montée vers des hauteurs de plus en plus impraticables. Après deux larges boucles et une troisième, plus courte, j’atteins le col de l’Encrenaz (1513 m) et je poursuis jusqu’au sommet du Mont Forchat (1539 m) où trône une statue monumentale de Saint François de Sales, le Patron du Chablais, élevée en 1898 par les Lullinois en souvenir de l’abjuration de leurs aïeux au 16e siècle.

La noirceur du ciel m’interdit de découvrir le superbe panorama à 360 degrés qui entoure ce formidable château d’eau alimentant une multitude de fontaines et d’abreuvoirs en eau douce. Je n’aperçois ni le lac Léman, ni le Mont-Blanc et le jour s’obscurcit de minute en minute.

Je suis exténué par la lourdeur de mon sac et par les conditions de marche sur des pentes assez raides rendues glissantes par la présence d’un ample manteau de cristaux fondants. J’ai enfoncé souvent au-dessus du genou et je me suis essoufflé à maintenir une allure rapide, poussé par une angoisse progressive liée à mon environnement qui s’assombrit constamment.

Tout en haut, hors de l’égide des épicéas et des hêtres qui n’ont pas eu la force de grimper jusque là. Je cherche à récupérer un peu de mes forces. Je me blottis contre le saint, imperturbable sous les intempéries et présentant au monde étendu à ses pieds les outils de son enseignement. Que de neige, que de neige, pourrait-on dire ! Elle confectionne une étole sur les épaules du monument.

Le mot « forcatus » désigne en latin « la fourche » d’où « Forchat ». J’espère que ce n’est pas le trident du diable. Heureusement, le très emblématique François de Sales, de son imposante silhouette, s’interpose entre moi et la fureur du temps. Les souffles d’Eole tourbillonnent et jettent une haleine polaire sur le mont frissonnant. Je m’appuie un instant sur la grille forgée entourant le puissant socle de pierre et je profite d’un furtif répit. La montagne s’isole sous la charge des nuages cavalcadant avec la nuit sellée sur leur encolure.

L’école-restaurant « Les Hermones » à Vailly porte toutes mes espérances et ma seule pensée du moment est d’atteindre au plus vite un abri convenable en cette journée difficile, éreintante. Cette longue marche qui, à la fin, ne représente au podomètre qu’une distance de 20 kilomètres 350, me semble un interminable chemin de croix.

Lundi 26 avril 1999 - 58ème jour

Les sombres tentures du soir enténèbrent l’horizon bouché, ne livrant au regard qu’un périmètre restreint arraché au rideau de pluie, à l’opacité des moutonneuses fumées qui prennent d’assaut la montagne d’Hermone. Je suis partagé entre la déception née de l’abandon provisoire de mon itinéraire et le soulagement que me procure la proche sécurité d’un havre hospitalier assuré. Les nombreuses épreuves endurées commencent à entamer ma détermination initiale et si je dois constamment puiser dans mes ressources morales, je serai bientôt sans conviction pour atteindre mon but.

Je prends conscience que la partie sera plus difficile que toutes mes prévisions en la matière et que la montagne n’est pas un obstacle fictif et facile. A chaque instant, elle peut se montrer particulièrement hostile, inquiétante et dangereuse.

Je repars à pas forcés. Mon itinéraire s’oriente au nord-nord-est vers Très le Mont et son oratoire de la Vierge daté de 1857. Les lieux, comme beaucoup d’autres, semblent abandonnés de leurs habitants. Par un étroit routin, je pousse vers le col du Feu pour rejoindre la départementale 36. Je me sens très seul dans cette immensité dépeuplée.

Les hameaux sont silencieux, leurs chalets sont pétrifiés, leurs fenêtres éteintes comme vidées de leur âme. La neige est omniprésente et les traces de passage liées à l’usage des circuits de promenade sont invisibles. Les reliefs se succèdent à l’infini, courbant le dos sous le balayage constant de la pluie et des bourrasques.

A l’arrivée sur la voie routière, je constate que ma progression sur les hauteurs du massif d’Hermone est impossible dans ces conditions. Je dois opter pour une solution raisonnable en rejoignant le gîte le plus proche où je trouverai un toit et le couvert. Je décide de regagner la vallée en descendant les trois kilomètres menant à Lullin.

Je m’engage sans hésitation sur la première voie dégagée permettant d’effectuer la descente. Je peux enfin adopter une allure normale sur une surface stable et dégagée. Les habitations disséminées sur les crêtes n’offrent aucune possibilité d’accueil et je me dois de préserver mon potentiel d’énergie en échappant aux déplorables conditions météorologiques qui sévissent.

Autour de moi, tout se dissout dans une grisaille terne et humide. La neige étale son suaire blafard et s’éparpille entre les funèbres catafalques des résineux et des foyards à l’écorce veinée d’albâtre.

Je traverse une suite de hameaux : La Plagne, Le Coteau, Chez Dagain où s’élève l’un des ces innombrables oratoires rencontrés dans le Chablais, puis Vauverdanne, et je me présente aux portes de Lullin par la D22. Je n’ai rien vu des splendides panoramas que l’on peut admirer de ces hauteurs, ceux de la Vallée du Brévon, du Mont Billiat ou de la Pointe d’Ireuse. L’horizon n’est plus qu’une lame de scie aux dents d’argent, une muraille aux créneaux de céruse, une forteresse aux pans de brocard métallique intensément couverts d’incertitude et d’effroi.

Je suis épuisé par cette longue bataille à frayer mon chemin dans la neige, à grimper ces pentes boisées encore trop encombrées de congères, de nappes cristallines, d’étendues cernées des barrières nivéales. La nécessité d’un détournement inévitable me laisse une impression d’échec. Je n’ai pas pu maintenir la route tracée et cela m’agace profondément. Mon entêtement serait illogique et l’épuisement me dicte sa loi, atténuée par le fait que j’ai la certitude de passer la nuit au sec à l’intérieur d’un gîte renommé dont j’ai repéré l’existence à Sailly. Mon objectif est distant de 8 kilomètres, donc il me faudra un peu plus de deux heures de marche pour parcourir cette distance dépourvue de mauvaise surprise et viable. J’entame sans tarder la descente dans ce gouffre qui s’ouvre et m’invite dans ses profondeurs.

La nuit est tombée lorsque je pénètre dans le village de Vailly. Je me guide sur les parcimonieuses lumières filtrant des ouvertures des maisons qui me regardent de leurs rétines aveuglées de pluie. Je repère facilement mon logis, un vaste bâtiment où je peux enfin mettre fin à cette marche ayant perdu tout son attrait. Je découvre avec bonheur la chaleureuse hospitalité des gens d’ici, étonnés et admiratifs de la visite de cet étrange randonneur qui ose s’aventurer hors saison dans ces lieux où les aléas rigoureux de l’hiver sévissent toujours. Ces huit kilomètres de routes sont été avalés comme un remède amer. Ma cape est ruisselante des ondées que les rafales du vent n’ont pu assécher. C’est une sorte d’étui emprisonnant ma sueur et qui favorise la naissance d’une gangue froide et désagréable entre tissu et peau.

Je suis surpris de découvrir que le gîte est associé à une école de restauration hôtelière. Deux braves dames m’ouvrent la porte de l’édifice et me souhaitent la bienvenue, débordantes de gentillesse et de prévenance. Elles me présentent leur établissement et m’apporte, pour mon réconfort et ma subsistance des œufs à préparer sur le plat accompagnés d’une spécialité locale, un saucisson d’âne. Elles m’informent que les élèves reprennent les cours demain et qu’elles me feront l’honneur de leur signaler ma présence en tant que personnage hors du commun et susceptible de servir d’exemple à une jeunesse avide de rêve et d’aventures. Elles me confient la cuisine de cette hôtellerie trois étoiles où s’alignent toute une rangée de « pianos », ces grands fourneaux où se jouent et se composent les arpèges culinaires pour une symphonie gastronomique. A côté s’étale toute la gamme des ustensiles professionnels liés à l’art de la table. Au dehors, les frimas peuvent se déchaîner. Je suis dans un havre de paix, tranquille et je peux, sans problème, dans ce décor étonnant, me refaire une santé et préparer la prochaine étape.

Lundi 26 avril 1999 – 58ème jour [Serge Laurent]

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