Je rejoins Didier à l’entrée de la bergerie. Plus matinal que moi, il a déjà entrepris de faire chauffer l’eau pour le café. Il est toujours le premier debout, comme s’il avait encore une quelconque horloge dans la tête. Pour ma part, j’ai perdu cette notion d’un temps soumis à un horaire impitoyable, un compteur qui ne s’arrête jamais et nous emporte inéluctablement dans un voyage à la fin tragique.

« Oh temps ! Suspends ton vol … ». Voilà bien ce que Alphonse de Lamartine a si bien évoqué dans son poème « Le lac » de la fuite de la vie qui s’écoule comme un fleuve que l’on ne peut arrêter à notre guise.

Didier guette l’ébullition du liquide sur le réchaud à gaz et me demande si j’ai constaté au cours de la nuit des visites étranges et inattendues. Etonné, je lui réponds que je n’ai rien remarqué de particulier de ce genre et que je n’ai nullement été dérangé dans mon sommeil. « Eh bien, explique t’il, tu n’as pas remarqué tous ces petits intrus ? Ils sont venus courir sur mon sac de couchage et toi, tu ne t’es aperçu de rien ! Ils ne sont pas montés à l’étage te tenir compagnie ? »

Intrigué puis inquiet, assailli par une désagréable prémonition, je me précipite vers mon équipement pour une inspection minutieuse des vêtements et tout ce qui comporte des tissus. Mes craintes s’avèrent justifiées en constatant la présence d’un trou de plusieurs centimètres dans la matière de mon sursac. Les mulots des champs se sont offerts un succulent repas de goretex pour apaiser leur fringale de synthétique, ce qui n’est pas sympathique de leur part. Mon chapeau a subi également des dégâts. Tout le pourtour est rongé comme s’il avait été un succulent fromage et les extrémités cisaillées pendent en loques. Les détériorations se limitent là heureusement, et aussi contrariantes soient-elles, elles ne stopperont pas mon équipée. Pourtant, ces petits mammifères ont quand même abîmé pour 2400 francs de matériel.

Avec effroi, j’évoque le cas où je n’aurai pas mis mes vêtements hors de portée en les suspendant aux poutres et surtout mon pantalon, une précaution qui a permis de les sauver de la voracité de ces vandales imprévus. Ces minuscules fauves à la fringale avérée ont fait ripaille à mes dépens et seul un épouvantail pour effrayer les corbeaux serait digne d’accaparer mes dépouilles, mon couvre-chef et mon couchage. J’ai fourni quelques nouveautés culinaires à ces bestioles qui voulaient sans doute s’affûter les dents pour justifier leur condition de rongeurs gourmets.

L’aube ensoleillée embrase déjà la vallée lorsque nos pas martèlent à nouveau le goudron de la départementale 25 qui se dirige en fond de vallée vers Saint-Paul. Nous quittons sans regret cette voie inappropriée à notre marche pour nous engager sur la petite route menant au hameau de Fouillouse en contournant l’énorme masse du Châtelet, un roc inexpugnable couronné des ruines d’une forteresse ébréchée et pantelante. Les eaux furibondes de l’Ubaye grondent à son pied, entêtées et furieuses de rencontrer cet obstacle dans leur élan, un rempart où se brisent tous leurs assauts incessants depuis des siècles et que leur impétuosité échoue à renverser. Les gorges qui témoignent de ce combat de titans sont profondes et étroites, une sorte de bouches des enfers où clabaude la meute des éléments déchaînés.

Une arche monumentale enjambe, à cent huit mètres de hauteur, cet abîme impressionnant, une construction légendaire que l’homme a sans doute négociée avec le diable car toute chose merveilleuse qui dépasse l’humble perception des choses suscite la peur et la défiance. Ce passage remarquable permet de s’infiltrer dans le vallon étroit du torrent de la Baragne et de gagner tranquillement le gîte d’étape des Franges. Nous nous attablons à la terrasse caressée par les rayons matinaux qui baignent cet adret où nous ressentons avec volupté les chaudes embrassades du Sud qui se rapproche.

Après avoir savouré un copieux petit déjeuner, nous sommes parés pour continuer à nous projeter dans ce rêve d’absolu que les âmes aiment à poursuivre. De nouveaux cieux, de nouvelles cimes parent de nouveaux horizons à l’infini, nous attendent et nous attirent. Quelques nuages chassés par une risée de vent constituent notre ombrelle du jour, une météo idéale invitant aux délices de la vie libre et sans contrainte.

Au col de Lauzanier - Tour de France à pied - Grand Sentier de France
Au col de Lauzanier

Le vallon de Plate Lombarde abreuvé par la fraîcheur des Riou dévalant les pentes nous conduit, par sa gouttière caillouteuse, au col du Vallonnet (2524 m). Au début, quelques mélèzes nous enveloppent de leurs ombrages parcimonieux. Les eaux clapotent et se disputent dans les étages échelonnés en hauteur. Après une croupe plate et dénudée, un large lacet unique traîne pour enlacer un raidillon ardu avant de nous abandonner au cœur de la dépression du Vallonnet, un superbe désordre géologique composé de chaos étranges et de lacs encaissés. Dans un bouleversement total, le sol se convulse en arborescences, en vagues successives dans une incroyable palpitation issue d’une apocalypse figée, gravée par l’érosion pour étaler sa fresque tourmentée où le burin d’un sculpteur démentiel a traduit et façonné les tourments de son imagination baroque. La nature, dans sa prodigalité, a illustré de façon dantesque ce coin perdu du monde.

A chaque pas, à chaque dalle, à chaque virage, nous sommes confrontés à quelques diableries bizarres, à quelques visions chimériques, à quelques apparitions surprenantes. Nous nous enfonçons dans ce dédale comme le lecteur qui déchiffre un album fantasmagorique grouillant de dragons prêts à nous calciner de leur haleine torride et de cyclopes, à nous écraser sous des avalanches de rochers. Les pierres fourmillent, les eaux se tortillent, la tourbe gargouille et les falaises s’affouillent sous l’ardente chaleur craquelant leurs vieux visages chiffonnés.

Parvenus au Riou du Pinet balbutiant entre l’avalanche pierreuse du rocher Pirolire et le bastion déchiqueté de la Meyna, nous obliquons à l’est pour découvrir, incrédules, tapi au fond d’un cirque fermé, le plus étonnant édifice que pouvait capter nos regards en un site fabuleux, les baraquements de Viraysse (2516 m), un ancien casernement défensif relié à la batterie installée sur la crête à 2742 m d’altitude.

Les baraquements défensifs de Viraysse. Bâti de 1887 à 1893, ce bastion fortifié forme un quadrilatère parfait de murs édifiés en solides pierres de taille et percés de créneaux contre lesquels s’adossent les bâtiments au toit d’ardoise servant de casernement aux officiers et soldats d’infanterie et d’artillerie. Ce vaste ensemble remarquable par sa simplicité géométrique assure la surveillance et la défense de la frontière et de ses débouchés  partant du col de Marges au col de Larche. Il assume le soutien à l’arrière de la batterie d’artillerie de la crête armée de deux canons de 95 de campagne et de quatre canons de 95 de siège et de place. Une fontaine jaillit dans la cour du casernement, alimentée manuellement par une source captée à trois kilomètres. Un pont-levis à bascule équipait l’entrée.

Le décor qui nous environne évoque sans conteste celui qui a inspiré Dino Buzzati pour écrire son célèbre roman « Le désert des Tartares ». Le chemin stratégique qui desservait ces lieux est abandonné depuis longtemps par la garnison et des blocs détachés de la montagne en parsèment la surface et rend sa praticabilité incertaine et précautionneuse.

Nous quittons bientôt cette voie afin de franchir le col de Mallemort (2558 m). Au-delà, la rocaille omniprésente laisse la place à de longues ondulations herbeuses qui transforment les versants de l’adret en prairies d’alpage aux hautes graminées de saison. Auprès d’un rocher pansu d’où sourd une source limpide et rafraîchissante, nous faisons la rencontre de joyeux drilles qui nous saluent d’une bruyante ovation. Ils lézardent sur cette déclivité drue en se hâlant aux câlineries ardentes d’un astre incandescent. Avec bienveillance, à cette altitude, quelques souffles d’air moins chaleureux viennent atténuer la fournaise de l’atmosphère nous torréfiant.

Par le ravin abrupt du torrent de la Rouchouse, nous parvenons à la petite bourgade de Larche où nous décidons de faire étape. Notre choix se porte sur le camping des Marmottes en rive de l’Ubayette. Ce soir, nous dînerons au restaurant pour nous faire plaisir. C’est une belle journée, non pour mourir mais pour vivre pleinement. Cette localité est la dernière plantée sur la route de l’Italie avant la frontière et le village de Cunéo.

Mardi 20 juillet 1999 – 143ème jour [Serge Laurent]

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