Il est 07 h 00 lorsque je prends le départ en direction du Collet d’Anterne. La montée est rude. Entre les lacets, les avalanches ont marqué la flore d’une façon indélébile. Puis, c’est le site inoubliable des cascades de la Pleureuse et de la Sauffaz. Elles sont jumelles. Leurs deux étoles d’hermine passées sur l’épaule du rocher tombent avec fracas dans un étalage de tulle éclaboussante. Je leur tourne bientôt le dos pour contourner la pointe de Sales. Elle sert d’étrave à la coque effilée des rochers des Fiz dont l’impressionnant à pic domine les Lanches de Sales et d’Anterne. Malheureusement, dans ce décor de sites classés admirables, la cordée des pylônes métalliques d’une ligne à haute tension escalade la montagne. Ils sont plantés là, incongrus, comme une estafilade à travers le visage d’une déesse. Si un jour, ces supports d’énergie envahissants sont enterrés, cette section devrait être prioritairement traitée.

Il est onze heures lorsque je traverse les prés verdoyants de la combe des Chalets d’Anterne et du refuge Alfred Wills qui n’est pas ouvert à cette époque. Au milieu de cet ensemble de modestes constructions et de quelques enclos de pierres, un berger entouré de moutons et de chèvres vaque à ses occupations tout en surveillant son cheptel. Des ruisseaux bondissent à travers l’étendue herbeuse. Le sentier les enjambe, soit par des ponts constitués de grosses dalles de granit ou d’une jetée de gros galets instables, soit par une jolie passerelle de bois reposant sur des piles rocheuses.

Cascade de la Pleureuse

Derrière une croupe qui ressemble à une bosse morainique faite de strates et d’entablements s’étale le lac d’Anterne, bleu comme un verre de curaçao où flotterait un trop plein de glace. Il est encore au trois quart givré formant une plaine de neige ondulée de vagues comme un océan que le froid aurait subitement figé. Je contourne cette étendue froissée par la gauche pour gravir, le long d’un torrent en cascade, le dernier palier menant au col marqué d’une croix de bois. A cette altitude, le regard englobe toute la chaîne du Mont Blanc étirant sa dentelle sur l’horizon avec, au premier plan, le rideau effrangé des Aiguilles Rouges. A ma droite, la chaîne des Fiz élève le colossal rempart de sa forteresse inexpugnable dominée du donjon anguleux de la pointe d’Anterne. Le ciel déverse un bleu d’une intensité irréelle, un océan de limpidité, une mer lavée de toutes ses impuretés. Je m’engage sur une déclivité prononcée demandant quelques précautions d’usage pour gagner, en contrebas, le refuge de Moëde Anterne qui vient de réactiver ses services attentionnés aux randonneurs. Après une longue période d’inactivité hivernale, il brille de toutes ses lumières pour rompre son sauvage isolement. La route d’accès est encore obstruée par de hautes congères durcies. En pénétrant dans la salle à manger, les hôtes se pressent et discourent en contemplant la magnificence d’un crépuscule magique. De l’Aiguille Verte au Mont Blanc, toute la chaîne s’est nimbée de rose et laisse retomber sa simarre chryséléphantine sur la bure mâchurée enveloppant progressivement de nuit la dentelure acérée des Aiguilles Rouges et du Brévent. Comme un ourlet, ces reliefs soutachent de bistre l’élancement radieux et lumineux du puissant massif alpin. Celui-ci se découpe, autoritaire, sur le camail uni des profondeurs azuréennes. Le spectacle est sublime et magnétique pour le regard.

Un grand gaillard venu de l’Italie proche dîne à ma table. Il semble un peu perdu devant un simple en-cas qu’il consomme rapidement avant de repartir dans la nuit à la recherche d’un bivouac improvisé au delà du torrent de la Diosaz. Il me demande quel alcool français du terroir serait approprié pour lui chauffer le cœur et consolider son courage avant d’affronter le froid nocturne sévissant à l’extérieur. Je lui conseille de choisir un verre de génépi qu’il déguste aussitôt avec une satisfaction toute visible. Trouvant ce breuvage délicieux, il s’offre une nouvelle dégustation de ce digestif savoyard aux couleurs de l’espoir. Ses prunelles se mirent dans les verts miroitements du liquide évoquant les pinèdes qui lui ont donné sa saveur et son parfum réputés.

Mardi 22 juin 1999 – 115ème jour [Serge Laurent]

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