Dès l’aurore, aussitôt mes préparatifs de départ terminés, la directrice des Hermones vient à ma rencontre pour me présenter aux jeunes stagiaires de son école-restaurant. Rassemblés dans une petite salle, ils m’attendent sagement et curieux. Ils se montrent attentifs aux explications données à mon sujet auxquelles fait suite mon propre exposé.

Je réponds à leurs questions, dévoile mes intentions et laisse dans leur esprit un peu de mes rêves fous qui font la force et la persévérance des grands découvreurs de la planète. C’est un exercice pédagogique plaisant et tout à fait à ma portée.

Toute l’institution éducative connaît le livre légendaire « Le Tour de la France par Deux Enfants ». Cours moyen par G. Bruno, lauréat de l’Académie française dont la préface commence ainsi : « La connaissance de la patrie est le fondement de toute véritable instruction civique ».

Ce voyage initiatique effectué par André (14 ans) et Julien (7 ans), au départ de Phalsbourg, une ville située alors en territoires annexés par les Allemands, est sensé s’effectuer à partir de septembre 1871.

Sortis du bourg par la Porte de France, ils passeront la nouvelle frontière à Saint-Quirin (Moselle) et se dirigeront vers Epinal (Vosges). Ce récit est encore édité et constitue un best-seller toujours d’actualité avec ses 8 566 000 exemplaires vendus jusqu’à aujourd’hui.

Ces élèves qui vont reprendre leurs cours sont à l’âge de la découverte. Connaissons-nous vraiment notre pays ? Pourquoi est-il le plus visité au Monde ? Je leur fais part de mes motivations : créer, pérenniser et donner une âme au plus long sentier jamais réalisé sur cette planète. Définir un livre à ciel ouvert pour un enseignement sans pareil. « Rien ne soutient mieux notre courage que la pensée d’un devoir à remplir ». Cette phrase extraite du livre précité justifie à elle seule toute l’importance de l’entreprise engagée et sa finalité. Cela nécessite d’y employer le meilleur de moi-même jusqu’à son aboutissement.

De tels voyages suscitent une exemplarité au service de la postérité. Ils dégagent une expérience à léguer aux autres pour qu’ils puissent se passionner et accorder un peu plus d’attention aux milieux qui les accueillent et les font prospérer. Une tâche exaltante où plaisir et souffrance sont partagés dans la même dualité que le bien et le mal, le bonheur et le malheur. C’est répondre à la célèbre question de Shakespeare « être ou ne pas être »

A ce moment, dans ce collège d’Hermone, face à ces jeunes qui m’applaudissent, je prends la mesure et la raison de ma geste et pourquoi je dois absolument réussir ce que j’ai débuté. Plus rien ne doit m’arrêter sauf la mort, mais je ne pense pas à elle, même si j’aurai l’occasion de la frôler plus souvent que de raison.

La vallée du Brevon

Ce chemin, une fois parcouru et répertorié, doit rendre plus quantifiable notre sensibilité à faire aimer ce qui mérite d’être aimé et respecté : un pays précieux, visible et vivant dont il faut glorifier l’existence, la beauté et la richesse en y cultivant les valeurs qui l’ont grandi et qui l’on préservé dans la dignité.

Le temps passe vite et l’heure est venue de quitter cette sympathique assemblée. Chacun retourne à ses occupations, qui à ses cours, qui à son destin. Je laisse ici un souvenir et quelques étoiles dans des yeux épanouis sur un objectif à atteindre, un horizon où trouver sa destination.

Je dois reprendre au plus vite mon cheminement initial en rejoignant la chapelle de Notre-Dame d’Hermone. Pour cela, j’opte pour un trajet direct par une suite de hameaux : Sous la Côte, la Côte d’en Bas, les Granges Bouvier, le Plansuet desservis par une petite route zigzaguant sous le Mont d’Hermone. Elle traverse bois et prairies en se jouant de la neige encore bien présente surtout dans les estives plus exposées aux frimas.

Les chemins de crête ont l’avantage de cumuler moins de dénivelées aussi, ma progression s’en trouve facilitée et sollicite moins d’efforts. J’avance rapidement sur cette longue piste rectiligne orientée au nord-est dont le point culminant se situe à 1413 mètres. Ensuite, elle perd doucement de l’altitude, s’enfonçant en sous-bois parmi les enchevêtrements des framboisiers à demi couverts de cristaux pour atteindre l’alpage de la Montagne des Sœurs marquée d’une grange dont on fait le tour, d’un pylône de télécommunication et d’une borne géodésique indiquant l’altitude 1228 mètres.

A partir de ce plan herbu baigné d’un généreux soleil de printemps réducteur de frimas et bon artisan de la fonte des glaces, j’amorce la descente vers Reyvroz par le chemin dit de la Montagne, à partir de « La Derde », une bâtisse d’estive plantée au milieu de la clairière nommée « Le Saut », à la cote 1149 mètres.

C’est là que l’embout ferré situé à l’extrémité de mon bâton m’abandonne et choit sur le sol, complètement usé par les nombreuses épreuves subies. Cette pointe mesurait trois centimètres, d’un métal trop mou, inapproprié pour affronter un tel périple.

La montagne des Soeurs

Quelques instants plus tard, je croise un montagnard auprès duquel je glane quelques renseignements sur l’état des cols et leur praticabilité. Il me certifie que ces passages ne seront pas franchissables avant la fin du mois de juin ; cette nouvelle m’inquiète et me contrarie considérablement. Comme il est déjà midi, je dévale à grandes enjambées le large chemin qui se faufile à travers la forêt pour rejoindre en contrebas la D 126 à l’entrée du village, à la hauteur d’un bel oratoire abritant une statuette en bois datée de 1711.

Ce joli bourg s’étage à 840 mètres sur le flanc sud-est de la Montagne d’Hermone, face au Mont Billiat dont le sommet culmine à 1895 mètres. Les Reyvrands ou Reyvérands sont occupés à déjeuner et je ne rencontre pas âme qui vive. Je passe devant l’église Saint-Maurice et par un chemin goudronné contournant le cimetière, je rejoins le bas de la localité et traverse la D 26 pour m’engager sur la voie communale n° 2 aboutissant aux habitations du hameau de « Vers le Pré ». Je poursuis sur le chemin dit de Reyvroz à Bioge pour parvenir à une ancienne décharge publique au déplaisant aspect de cul-de-sac.

Un sentier où la prudence est recommandée permet de poursuivre en sinuant sur le haut des coulées sablonneuses et des bosses de groie dominant le torrent de Brevon. Celui-ci constitue la troisième branche de la Dranse, celle de Bellevaux, dont je perçois les sourds grondements au fond du ravin, à ma droite. Toutes ces eaux s’assemblent pour creuser leur chemin par une gorge profonde menant vers Thonon-les-Bains et le lac Léman. En moins de quarante minutes, je parviens au pont de Bioge, à 536 mètres d’altitude, qui me permet de franchir le Brevon.

Lorsque je quitte la forêt, je jette un dernier coup d’œil en arrière vers la montagne d’Hermone où les épicéas verdoyants se partagent les pentes avec les sombres hêtraies et les prairies fleuries étalant leur éventails colorés, émaillés d’anémones sylvie, d’anémones hépatiques, de primevères, de pervenches, d’aspérules odorantes, de sceaux de Salomon. Sans plus tarder, je m’enfonce dans le gouffre ténébreux où se répercute, entre les parois abruptes, la corne mugissante de cette marmite du diable où confluent, en bouillonnant les trois Dranses. Je traverse ces lieux impressionnants par l’ancienne route d’Abondance et le vieux pont dont les arches de pierre datent du 17e siècle. Elles enjambent, sans trembler, les courants tumultueux et indomptables roulant dans ce val étroit où s’expriment les puissantes forces de la montagne.

Nota : Depuis mon passage, le croisement de la D 902 avec la D 22, a été doté d’un rond-point. Au confluent du torrent de Brevon et de la Dranse, a été aménagé un centre de canoë-kayak et de sports d’eau vive où l’on peut tester le parcours des sept aventures et s’installer au camping.

Sur le versant opposé, un sentier, sur la gauche, grimpe à travers le bois de la Frace. Dans une clairière, sous une ligne à haute tension, à ma grande surprise, je me retrouve face à une sphère jupitérienne qui m’ouvre le chemin des Planètes. Ce chemin, long de 13 kilomètres, réalisé par les membres de l’association astronomique du Léman, part de l’observatoire astronomique de la commune de Vinzier qui représente le Soleil. Un télescope de 300 millimètres y a été installé par leurs soins. Notre système solaire est représenté ici, sur le terrain, à la vitesse et à l’échelle du randonneur afin de proposer un parcours ludique et pédagogique ; l’Univers se visite ainsi au gré des pas et de la curiosité pour constituer un symbole de la marche du temps à travers les espaces sidéraux. Tout bouge, même le regard et lorsque l’être au repos croit être immobile dans son sommeil, l’ombre qui l’entoure avance à son insu pour que les rais du soleil réapparaissent et le réveillent. L’inanimé se meut de lumière en pénombre et le plus hiératique des rochers voyage sur son site aimanté par les étoiles.

Je poursuis sur cet étonnant circuit par l’ancienne route de Bioge à Evian-les-Bains puis emprunte le chemin des Vernay puis le chemin des Ratés pour atteindre le hameau de La Plantaz. Cet itinéraire est des plus agréables et se faufile entre une suite de prés et bosquets permettant une marche aisée et rapide. Du hameau des Granges, je gagne le hameau des Clouz que je traverse par le chemin des Bandes et pousse jusqu’à Vinzier par la D 121 où j’effectue un ravitaillement au supermarché.

La journée est bien avancée et un dernier obstacle m’attend : les gorges de l’Ugine, enfouies au fond d’un ravin boisé. Une passerelle aérienne fait le grand écart au-dessus du vide comme une ballerine et permet de gagner l’autre versant où des pâturages jaunis par le soleil couchant s’étagent et encerclent les hameaux du Crêt et de la Billette. C’est ici, au gîte de l’Autan, que je me réfugie avec l’intention de m’octroyer une journée de repos. Aujourd’hui, la distance parcourue voisine les 25 kilomètres et je suis parvenu à la limite des reliefs les plus élevés de ce piémont alpin.

Le gîte est magnifique et assure la demi-pension. Je suis seul mais je vais mettre à profit le calme ambiant pour organiser mes futures étapes et consigner des notes sur mon carnet de route. De ma fenêtre, je domine le village de Chevenoz, une petite station climatique perchée à 885 mètres au-dessus de la vallée d’Abondance.

Le ciel, au couchant, est d’une limpidité totale où s’écoulent des fleuves d’or. Les sommets dominants scintillent de toutes parts. Les Portes du Soleil, toutes proches, ouvrent la voie du Sud. C’est un seuil symbolique anticipant les édens méridionaux à venir, tant chantés par les aèdes pour leur clémence et leur douce atmosphère. La vallée fertile d’Abondance ouverte aux paisibles troupeaux s’étire comme une bayadère, voilée d’une résille d’or et chatoie à mes pieds en se dérobant, pudique et mystérieuse.

Par précaution, je prends contact avec la brigade de gendarmerie de La Chapelle d’Abondance afin d’obtenir un aperçu sur les conditions de passage aux Cornettes de Bise et aux Portes d’Oche. Celles-ci sont acceptables et ne suscitent aucune recommandation ni mise en garde particulière. Mes craintes s’en trouvent apaisées et je me sens impatient, à la contemplation de ce somptueux décor montagnard qui s’estompe dans les flammes du crépuscule, d’en saisir la consistance, d’en tester la fiabilité.

La suite de mon cheminement vers la Méditerranée me semble débarrassée des problèmes de saison et des avatars climatiques. Je glisse dans un repos bienfaiteur dans le dortoir silencieux aux odeurs de sapin, aux flagrances bucoliques et pastorales. Tout ici respire comme le dit si bien Baudelaire, le calme, la douceur et la volupté. Sur ce berceau savoyard veillent les cimes ceintes d’une aura mystique. Elles s’élancent en volutes gothiques comme des chapelles ardentes accrochant les derniers éclats du jour. Les monts dentèlent la rosace infinie du cosmos. Ils seront les premiers, demain, à s’illuminer dans le nadir pour dresser dans des donjons de la montagne, les torchères d’une procession aux flambeaux, un brasier céleste pour éclairer la cohorte humaine propulsée dans la cavalcade du temps.

Mardi 27 avril 1999 – 59ème jour [Serge Laurent]

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