Avec mon jeune compagnon et nantis de nos sacs à dos bien replets, je reprends une fois de plus le chemin du Col de la Voza où nous arrivons rapidement et sans incident. Arnaud est un chamoniard aguerri et habitué à crapahuter. Notre principale difficulté sera le Col de la Croix du Bonhomme avec un passage à 2479 mètres d’altitude.

Le massif du Mont-Blanc

Le hameau de Bionnassay, accroché aux pentes du Mont-Blanc, se gave de soleil. C’est une chapelle, une auberge et quelques jolies maisons regroupées en ce charmant endroit, cher à l’écrivain Roger Frison-Roche, auteur des célèbres romans « Premier de cordée » et « La Grande Crevasse ». Ces livres ont bercé mon enfance et je suis aujourd’hui plongé au cœur de cet univers prestigieux, propice aux expéditions emblématiques, aux conquêtes mémorables.

Le ciel s’est chargé de nuages peu menaçants et nous franchissons la passerelle sur le torrent de Bionnassay sans nous attarder, impatients de progresser dans ces sites sauvages et morcelés de gorges et de sombres forêts ocellées de clairières dont les espaces herbus ceinturent un chalet isolé, comme à l’Ormey ou au Presvert. Au Champel, nous rejoignons le val de Montjoie où coule avec impé- tuosité et force grondements le torrent du Bon Nant. Notre itinéraire part au Sud vers l’amont, en rive droite, et nous évoluons à une altitude oscillant entre 1200 et 1000 mètres, passant de hameau en fermes, de pâturages en alpages et d’oratoires en chapelles.

Le Bon Nant creusant sa vallée a décoré ses parages d’une multitude de fleurs variées qui embellissent des pelouses verdoyantes. Nous y dénombrons sous l’ombrelle des petits résineux et des aulnes, des campanules, des épilobes, des buissons de myrtilliers, des rhododendrons, des carlines acaules dont les soleils aux rayons blancs se mêlent aux gentianes. Elles se rassemblent en merveilleuses tentures pour draper les coteaux où quelques traînes de neige tissent quelques chapelets de perles au-dessus de nos têtes. Nous passons en rive gauche du torrent puis nous déjeunons d’un casse-croûte au hameau du Quy à la fraîcheur d’une fontaine ombragée débitant une eau tellement gustative qu’elle mériterait d’obtenir un label d’excellence parmi les grands crus aptes à désaltérer, de façon savoureuse, les gosiers les plus assoiffés.

La marche est aisée, courant sur un balcon sous l’étagement des estives, poursuivie par la plainte laborieuse et vagabonde de quelques scieries façonnant les produits issus des vastes sapinières couvrant les pentes. Après l’oratoire Saint-Antoine, nous parvenons sans peine, à Notre-Dame de la Gorge, un curieux sanctuaire aux statues polychromes théâtralisant un chemin de croix en plein air. Victor Hugo, Chateaubriand et Lord Byron sont venus ici se ressourcer aux ondes du romantisme sous les mantilles parfumées des vuargnes où les suiffaz ou résineux sollicitent un air plus vif sur des vagues plus exposées au Nord. Nous dépassons la SainteChapelle et nous entamons la montée vers le Col du Bonhomme (2322 m) en empruntant la voie romaine des Rochassets taillée à même le roc et dallée, riche de vestiges expressifs d’une époque exprimant tout l’art des bâtisseurs du grand empire latin.

Plusieurs ponts, l’un naturel et l’autre architectural, le pont de la Téna, rivalisent de virtuosité pour enjamber d’un pas acrobatique les gorges encaissées et profondes où se perdent les flots tumultueux venus de la cascade de la Combe Noire de Tré-la-Tête pour se jeter dans le Bon Nant. Les raidillons se succèdent, se multiplient, ondoyant en lacets au bord d’abî- mes vertigineux si creux que l’œil y plongeant n’y découvre que ténèbres et mystères insondables. Sous les dômes et aiguilles de Miage, du Mont Tondu et du Pain de Sucre d’où tombent plusieurs glaciers étincelants, nous atteignons le chalet-hôtelrestaurant du Nant Borrant où nous nous accordons une pause afin de déguster une boisson rafraîchissante en compensation de nos efforts puis nous poussons jusqu’au chalet-refuge La Balme situé à 1706 mètres, sous les lacs Jovet, au pied des Aiguilles de la Pennaz (2668 m). Nous établissons notre bivouac sur la dernière aire herbue assez confortable pour cela et aménagée à cet effet.

Lorsque nous regagnons nos sacs de couchage après un repas apprécié, le ciel nous réserve une désagréable surprise en nous gratifiant d’une averse drue qui va se prolonger toute la nuit. Nous n’avons pas le choix et bon gré, mal gré, nous subissons cette météo ingrate, repliés dans nos vêtements imperméabilisés, noyés dans un sommeil imperturbable qu’aucune avanie céleste n’aurait pu interrompre.

Mardi 29 juin 1999 – 122ème jour [Serge Laurent]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :