Ce jour sera un jour de repos forcé. Au dehors, les nuages déversent des trombes d’eau sur le village de Chaumont. Le Vuache n’est même plus visible et je m’enferme dans le gîte, bien à l’abri, bien au chaud.

Je me remémore la belle balade d’hier au sommet de la montagne. Je me revois passer au point culminant marqué d’un cairn composé de cailloux empilés pour rivaliser avec la borne du point géodésique. Au-delà, le secteur s’inclinait, pavé de dalles successives, imbriquées les unes sur les autres puis le sentier dégringolait jusqu’aux pâturages clos de haies, boutonnés de nombreux bosquets de houx ajoutant leurs touches de vert-de-gris aux troncs tortueux et déformés des chênes pubescents. Durs, noueux et truffiers, ceux-ci se multipliaient dans l’aridité des calcaires.

Au chalet Guerraz où balbutiait un point d’eau, des frênes et des tilleuls sénescents s’arc-boutaient sur le chemin creusé de gouttières issues des ravinements incessants causés par les intempéries impitoyables érodant les assises rocheuses.

Je me rappelle ce brave habitant qui, la veille, m’a accueilli et renseigné A la nuit, les villages de ces rudes contrées se referment dans leur coque, se protégeant du mauvais temps, du mauvais vent, du climat sans aménité. Cette petite lueur au fond de la remise parmi tant d’obscurité m’avait révélé un lieu rempli de souvenirs hétéroclites, comme ces bazars familiers enrichis par des générations d’ancêtres, où, dans une même pièce, s’entassent tous les objets qui ont jalonné plusieurs vies.

Ici, je me retrouvais dans la fumée des siècles, entre des murs patinés par l’histoire et hantés du spectre de Théophile Gautier façonnant le personnage du capitaine Fracasse.

Chaque jour passé m’apporte de nouveaux défis à relever. J’abandonne ma peau à chaque aune de ma route et mes références sédentaires. Chaque heure étant différente, une nouvelle intention, une nouvelle invention, bousculent le quotidien programmé, mettant en miettes les us d’une société sans surprise, conditionnée, établie et culturellement tronquée parce que moins imaginative, moins ouverte vers l’inconnu séduisant susceptible de changer le destin.

La survie est assujettie au travail et le travail prend l’essentiel d’une vie, des bancs de l’école jusqu’à l’hypothétique retraite. Du manque d’autonomie de la jeunesse au manque d’autonomie de la vieillesse, il faudra toujours donner le meilleur pour qu’un ensemble se construise et soit viable, pour que la pierre que nous apportons demeure et serve à l’édification commune, à l’expression des exercices prométhéens. Il n’y a pas d’échappatoires aux turpitudes de la condition humaine !

Pour conquérir l’absolu d’un sommet, il faudra renverser les montagnes sur les plaines, niveler le tout au point zéro de l’océan, accomplir plus d’exploits que Hercule et sans respirer, sans s’apitoyer, s’élever dans une lutte perpétuelle, dans l’action, les sursauts, les revendications pour défendre son droit à vivre différemment.

J’ai quitté mon foyer pour quelle utopie si ce n’est réaliser un vieux rêve : effectuer ce qui appartient à ma seule décision, sans pression, sans contrainte, sans obligation, hors d’un cycle imposé, hors d’un cadre sociétal inapproprié, fade et imparfait !

Le chauffe-eau ronfle et sa flamme bleue veille à mes agréments. Je fais le point et, aux portes des Alpes, j’ai la nette impression que les neiges tardent à s’effacer sur mon passage. Au loin, tous les sommets sont d’un blanc immaculé, coiffés de leur diadème étincelant. L’hiver résiste. Il affectionne ces endroits où son règne dure plus qu’ailleurs, où le terrain qu’il occupe lui est favorable, retranché sur ses positions comme un seigneur dans son château fort, sachant que son donjon est inexpugnable et qu’il peut soutenir un long siège.

Les hauteurs du Jura m’ont opposé des obstacles considérables. Que me réserve ce tulle soyeux à l’horizon que le couchant rosit dans sa douceur volatile et quels redoutables piéges vont jalonner ma progression ?

Une incertitude notoire m’envahit. Je la chasse comme une pensée inopportune qui n’aurait aucunement sa place ici. Sur le seuil, une pluie crépitante s’abat comme l’avait annoncé la météo locale. Il me faut attendre une éclaircie pour descendre à Frangy et assurer mon ravitaillement.

A Chaumont, aucun commerce, pas de restaurant ouvert car nous sommes en dehors de la saison touristique. Je dois donc écourter mon farniente et accomplir cette obligation par un aller et retour sans agrément sur la D 147 et la D 998 en empruntant ces routes dont je déteste l’asphalte goudronné et la monotone régularité. Je vais ainsi ajouter à mon palmarès 230 mètres de dénivelée et 9 kilomètres 200 de distance.

Cheminant sur cette variante, mon regard interroge les redoutables murailles qui barrent l’horizon et réfléchissent les furtifs éclats du soleil qui s’impose. Un véritable combat m’attend, lequel pourrait s’avérer mortel. Mes forces et ma volonté de réussir seront-elles à la hauteur ?

Au loin, je ne dénombre que glacis, contrescarpes, tours, échauguettes, escarpements de moraines et de névés. Je m’étonne de ma propre hardiesse mais l’enjeu est de tisser un chemin en épissant des sentiers pour les rabouter et créer ainsi un emblématique circuit d’une magistrale obédience, un collier, un ruban pour y attacher la valeur des rencontres, des échanges et des amitiés comme autant de pierres précieuses.

La dernière larme d’eau est tombée du dernier nuage. Cet énorme chagrin est épongé par une timide soleillade et sans être mouillé, je parviens à ce bourg de la vallée où je peux effectuer mon approvisionnement. Il me reste à remonter à Chaumont, le sac beaucoup plus lourd qu’à l’aller mais je maintiens une cadence de marche assez vive afin d’honorer le rendez-vous de seize heures pris avec un journaliste du Dauphiné Libéré, Monsieur Michel Chatenoud, un ancien instituteur passionné de balades et de découvertes. Il est mon premier supporter, mon premier reporter. Il tient à suivre mon périple et me fait part de son intérêt pour mon initiative, désireux de connaître l’issue de ce tour de la France inédit, à pied, par les sentiers. D’ailleurs, personne ne connaît la distance réelle du parcours car toute tentative connue a échoué. Est-ce simplement du domaine du possible ? Cette visite consolide ma détermination car il est bien le seul être jusqu’à présent, mis à part mon épouse et un petit cercle d’amis, à donner crédit à cette aventure.

Mercredi 21 avril 1999 - 53ème jour

Mon interlocuteur est sympathique et je me livre à ses investigations en confiance. J’apprécie sa curiosité. Elle représente l’amorce d’une indispensable médiatisation qui me fait défaut et je lui suis reconnaissant d’avoir fait l’effort de s’enquérir de ma démarche et d’en aviser le public. Jusqu’à cette date, mes compagnons se sont appelés silence et solitude. J’ai avancé, incognito, aussi ignoré que les tristes cheminots d’autrefois, vagabonds et marginaux traînant leur misérabilisme, quêtant un semblant d’affection et redoutant un rejet.

L’espoir fait toujours briller l’âtre d’une maison accueillante, chaleureuse, chez des hôtes affables et hospitaliers. La geste accomplie peut suggérer la sympathie, voire l’admiration et provoquer soutiens et encouragements, ferments de la persévérance et du courage pour aller jusqu’au bout. Cependant, au fond de moi-même, je n’ai pas le sentiment d’être bien compris, d’être managé à la hauteur du défi projeté. Certains dénonceront l’entreprise farfelue, la folle expédition et l’amateurisme de son auteur.

En sus, la France n’est pas un pays lointain aux contrées inconnues et exotiques, bonne à explorer, une sorte d’Amazonie pour conquistador à la recherche de l’or qui lui apportera gloire et félicité. Ce n’est pas dans les usages actuels de s’apercevoir qu’au seuil de sa propre vie, on peut débuter une légendaire histoire, provoquer un événement digne d’être relaté, capable de séduire de nombreux individus, de captiver l’attention d’une majorité de personnes désireuses d’échapper aux mornes habitudes. Suis-je vraiment possédé d’un étrange délire existentiel à nul autre pareil ?

Faut-il être professionnel pour démontrer la méthode pratiquée alors que tout art, s’il est inné, instinctif, intuitif, se révèlera supérieur. Il viendra de lui-même occuper notre intellect et modèlera notre façon d’appréhender les choses, de saisir l’invisible attractivité, dans la satisfaction du dépassement transcendantal ?

Ce don naturel doit-il être proscrit par une élite infatuée, possessive s’arrogeant une mainmise de la pensée et de la créativité ; l’imaginaire dicte nos actes, en définit la valeur et la portée, en fixe le prix, juge et méjuge l’impact de la démarche et son retentissement ?

Un certain mode, pour croire au meilleur, accomplira le pire, élèvera sa prison pour y protéger la liberté qu’il a ensevelie dans un cul-de-basse-fosse et le génie atypique ne sera, à ses yeux, que l’outrecuidante exception qu’il faut éradiquer, à tout le moins amenuiser, contrôler, étouffer dans l’œuf !

Mon interrogateur sonde ma personnalité. Il cherche à analyser quelle est la motivation de cet étrange personnage pour s’être lancé un tel défi dont on n’a pas encore recensé tous les précédents compétiteurs. Il notera ma volonté indéfectible de réussir ce périple et de ne jamais envisager la possibilité d’un échec.

La distance à parcourir a été évaluée à huit mille (8000) kilomètres. Elle se révèlera bien supérieure et les aléas, bien plus extraordinaires que tous les schémas envisagés. Une détermination inébranlable m’accompagnera tout au long de ce voyage initiatique qui prend des allures d’odyssée authentique et cela, je pourrai, désormais, l’offrir à tous ceux qui seront tentés de l’entreprendre.

C’est bien là le but recherché, définir une aventure hors norme au seuil du foyer de mes concitoyens, éradiquer leur scepticisme en prouvant qu’il est possible de connaître une expérience inédite, inoubliable et d’un incomparable enrichissement.

En cette fin d’après-midi, j’ai la conviction d’avoir converti à ma cause un esprit cultivé. Il repart avec la certitude de ma foi en l’accomplissement de ce grand œuvre qui se dessine.

Mes capacités s’initialisent et s’adossent à l’exclusive concrétisation de cette voie exemplaire dont j’ai le devoir de transmettre le legs à la postérité.

Il suffit de faire un choix judicieux parmi les innombrables sentiers existants et de créer des liaisons entre eux afin de composer un itinéraire exceptionnel et lui attribuer la sublimité identitaire d’une âme pour perdurer !

Monsieur Chatenoud me quitte avec sûrement quelques étoiles dans les yeux et convaincu que cette action mémorable pourrait illuminer nos temps médiocres en se dupliquant pour faire rêver et préparer l’évasion des esprits empêtrés dans les goulags sociétaux et les nécessités ordinaires.

La liberté sera toujours pour les ordonnanciers régaliens, la représentation du désordre et de l’anarchie. Elle n’est que l’aspiration légitime qui donne leur particularisme et leur exception à tous ceux qui veulent s’affranchir d’une forme d’esclavagisme larvé, institutionnalisé par des démocraties pernicieuses où tout le monde peut s’exprimer mais n’est jamais écouté.

Donc, je poursuis et quoi qu’il arrive, l’objectif que je me suis fixé sera atteint, envers et contre tous. Chaque épreuve surmontée fera du petit Poucet que je suis, le conteur onirique, chantre des royaumes enchantés et des espaces féeriques, le redoutable pourfendeur des ogres et des sophistes sectaires embusqués dans leurs ténébreuses conformités et leurs ornières cavernicoles. Je sème à tout vent et toute graine finit par lever pour nourrir un appétit !

Demain, je rejoindrai le Mont Salève, un massif isolé à la porte des Alpes, une sorte de garde suisse veillant au seuil d’une cathédrale de granit dans son costume de calcaires mordorés.

Mercredi 21 avril 1999- 53ème jour [Serge Laurent]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :