C’est avec une réelle satisfaction que je passe le seuil de la poste afin de récupérer un appareil photographique de remplacement prêté par le réparateur et expédié depuis Metz par mon épouse Evelyne. Je vais pourvoir immortaliser de nouveau sur l’objectif la suite panoramique de nos aventures en montagne. Par une route peu fréquentée, nous gagnons le Pont Rouge (1907 m), à la limite du Parc naturel du Mercantour. Au-delà de cette limite, les véhicules ne sont plus autorisés. Devant nous, le splendide vallon du Lauzanier aux plantureux pâturages à moutons, aux cabanes râblées de pierres sèches, aux toits de tôles ou de bardeaux de mélèzes, s’allonge verdoyant sous la crête de l’Arpette à laquelle succède la crête des Eysalps, à notre droite et à gauche, la montagne du Prayer dont l’extrémité nord dessine le col de Larche (1991 m), un portail vers l’Italie. Toujours accompagné de l’Ubayette dont le cours, fortement amoindri, déglutit avec peine entre les rochers, nous arrivons sur un parvis gardé par la modeste cabane de Donnadieu (2149 m) puis, après avoir laissé baguenauder, à droite, le ravin du Pardon qui va découvrir les lacs des Hommes, nous nous hissons au lac du Lauzanier sur lequel veille une chapelle minuscule (2300 m), un cube de pierre couvert d’une toiture de lauzes au sommet surmonté d’une croix de fer rouillée par les intempéries, à l’entrée munie d’une lourde porte de bois sombre, percée d’une lucarne.

Le lac est un miroir d’eau calme, une larme d’opale pour que les sommets viennent s’y mirer, pour que les nombreuses marmottes, dans des échauffourées théâtrales destinées à divertir les touristes, trouvent ici l’une des raisons de leur escapade. Après ce terminus, d’immenses éboulis chus des barres rocheuses crénelées par l’érosion entreprennent un vaste mouvement d’encerclement des vides et des vasques désertiques. Les bruits sont des chuchotements où se mêlent les chuintements de nos pas assourdis, renvoyés par un écho musardant sur les parois. Les cris alarmistes émis par les marmottes résonnent, se répercutent, gutturaux et sauvages, suraigus et puissants pour cerner notre progression. Nous avançons dans un grandiose enchevêtrement de ruines rupestres et nos lèvres restent soudées, comme si nous redoutions que la moindre de nos paroles soient une profanation. Derrière une crosse rocheuse, le lac de Derrière la Croix se love dans l’obscurité, diaphane et silencieux, un réservoir pour les larmes tombant des glaciers dans un éternel chagrin des cieux.

Nous gravissons maintenant un chaos hallucinant où les avalanches de rocs s’entassent et se chevauchent, couche après couche, enchâssement après démantèlement. Sous nos yeux, plusieurs hardes de chamois traversent les eaux profondes pour se réfugier sur les flancs escarpés des falaises adjacentes. Couronnées de dents déchiquetées et de moignons safranés de soleil, elles entourent ce puits de ténèbres qui nous aspire sournoisement. La sente n’est plus qu’un filet effiloché où des cailloux roulent, concassés par le gel et éparpillés par les neiges. Ils s’accumulent en chapelets, en cairns, s’accrochent désespérément en talus, rampent en glacis émulsionnés sous la silhouette de la Tête de l’Enchastraye (2954 m), y faisant révérence et soumission. C’est le seul accès au pas de la Cavale (2671 m), une déchirure démesurée séparant en deux une muraille colossale, découpant une brèche d’estoc et de taille dans ce rempart, déchiqueté, ébréché, morcelé par toutes les tempêtes et tous les frimas, leurs assauts infernaux, crachés par tous les azimuts, ont rongé, raboté, élimé, broyé l’échine de la montagne qui s’étire entre la tour de la Tête Carrée (2865 m) et le piton du rocher des Trois Evêques (2868 m).

Un formidable désordre géologique règne ici, un bouleversement érosif d’une intensité extrême. Partout, des coulis de rocailles éclatées se répandent, convulsives et torturées. Les versants se recouvrent des entrailles des sommets éventrés, affouillés, désagrégés, désemparés et déchaussés.

Le lac de Lauzanier - Tour de France à pied - Grand Sentier de France
Le lac de Lauzanier

Nous évoluons dans un univers lapidaire où se ruent, en des éviscérations de maelströms, les épanchements des cimes et des crêtes fracturées. Quelques cercles de pierres, des murets en anneaux construits indiquent quelques bivouacs forcés effectués dans la précipitation, dans l’infortune, l’épreuve et l’improvisation. Le passage est délicat mais les empreintes de mulets nous indiquent que le franchissement est assuré et fiable, aussi invraisemblable que peut le laisser paraître l’état des lieux. Sommes-nous la proie d’illusions mais les crottins desséchés fondus dans la rocaille prouvent la réalité de nos constatations, même là, où le pied mal posé ne trouve aucune stabilité ou terrain plat. C’est comme s’engloutir dans l’anéantissement d’une ville en ruine. Le souffle violent de la lombarde, un vent rude et âpre, transforme en projectiles fusants, en gifles cinglantes, tout ce qu’elle peut arracher de sable au sol disloqué, rayé de marnes noirâtres.

Nous dévalons des marches écaillées, des gradins désemparés, dans un univers dévasté et difforme, une proie des éléments rageurs qui sévissent sur cette muraille détricotée de terre et de gravats empilés, hantés par les busards et les corneilles. Ils animent de leurs criaillements stridents ce monde minéral, effeuillé jour après jour, année après année, dans un déchirement sans trêve et sans pitié.

Notre descente est une cavalcade sans retenue dans un précipice de rocs et de pavés en bascule. Nous redoublons de précaution et d’attention. Enfin, nous atteignons sains et saufs, derrière un ultime escarpement, les premières bosses herbeuses prenant l’avantage sur les étalages caillouteux et les projections pierreuses qui s’adoucissent de belles laisses gazonnées.

La nuit nous rattrape soudainement. Il est 21 h 30. Nous choisissons une butte moelleuse recouverte d’un coussin d’herbe tendre pour accueillir notre bivouac en plein air, en surplomb des petits oculus de saphir des lacs d’Agnels (2344 m).

Le Val Salso Moreno - Tour de France à pied - Grand Sentier de France
Le Val Salso Moreno

En dessous, se creuse le Salso Moreno (la sauce brune), ainsi baptisé par les troupes espagnoles transitant par le col de la Bonnette lors de la guerre de la succession d’Autriche (1740-1748). Des dolines pointillent cette surface aux ondulations de steppes fréquentées par les troupeaux d’ovins en transhumance, les mouflons, les marmottes, les chamois et les bouquetins qui se croisent en allant s’abreuver au torrent dont les crues mémorables charrient d’énormes quantités de boue arrachée aux roubines nègres.

Cette vaste cuvette ravinée de combes se teinte de jade, d’olivine, poivrée de grès, d’ardoise et de moraines débridées. Dès la disparition du soleil, l’air devient humide. L’absence de nuages favorise l’arrivée d’un fluide glacial qui vient enserrer nos épaules comme une chape invisible et polaire. Après un repas dont la frugalité le dispute à la rapidité, nous courons nous pelotonner dans les gaines molletonnées de nos sacs de couchage pour nous abandonner à la quiétude d’un lourd sommeil sous le froid éclairage de myriades d’étoiles scintillantes.

Mercredi 21 juillet 1999 – 144ème jour [Serge Laurent]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :