Après une bonne nuit en dortoir où, pour une fois, je n’étais pas le seul à profiter d’un sommeil réparateur, je me réanime sous le doux sourire de deux jolies demoiselles enchantées de leur escapade printanière. Ainsi réconforté, je me prépare à affronter l’un des passages les plus redoutables et problématiques de mon périple. C’est le Brévent, culminant à deux mille cinq cent vingt cinq mètres d’altitude. En longeant le torrent de Moëde vers le sud-est, je me noie au milieu d’une flore exubérante d’herbes grasses et folles, de fleurs aux vives excentricités d’une renaissance triomphale. Accompagné de ce corso, je me dirige vers le pont d’Arlevé, tapis au fond de sa gorge. Il est réinstallé à chaque début d’été, ce que j’ignorais. Il me permet d’accéder au flanc ouest de la montagne où je chemine parmi la profusion des anémones soufrées, des primevères, des ancolies et des renoncules d’eau.

Toutes ces fleurs s’épanouissent sur les talus des alpages, étalant leur robe de soleil ou leur soutane violette. Je traverse un véritable jardin d’Eden où murmurent des milliers de ruisselets cristallins. Quelques taches huileuses irisent les mares, étalent leurs filets de rouille mais ici, sur cette terre préservée des atteintes de la civilisation, ce ne sont pas quelques flaques pétrolières déversées par une mécanique défaillante ni une quelconque pollution incongrue ; c’est simplement la couleur d’une trop bonne santé des plantes environnantes, surtout des herbues si denses et drues qu’elles en pleurent leur oléine comme des estagnons percés, huilant les sources babillardes.

Lac d'Anterne

Accroché aux parois de la gorge, le sentier est soudain barré par une coulée de terre humide, de pierres descellées et d’arbustes déracinés. Je pense immédiatement à ce grand malabar d’italien qui m’a précédé et qui, dans la nuit, a dû inévitablement se heurter à cet obstacle. Heureusement, sa largeur n’est pas démesurée, tout au plus deux mètres cinquante, mais l’instabilité des matériaux incite à la méfiance. Une glissade ici reviendrait à survivre à une chute de plus de cent mètres dans le torrent. Autant ne pas y songer !

Je subis une bonne dose d’adrénaline à jouer les funambules sur des cailloux bancals, des mottes d’humus visqueux. Je me sers des racines arrachées, déployées en tentacules et je m’y agrippe après avoir vérifié la solidité de leurs attaches au sol. De l’autre côté, je rejoins un plat rassurant et ferme où le sentier circule librement vers les ruines des chalets d’Arlevé. Des squelettes en pierre, aux formes étranges témoignent d’un très vieil alpage moyenâgeux disséminé dans la prairie en éboulis blanchis au vent.

Là, dans un creux cerné de rocs, j’aperçois la minuscule tente de mon compagnon italien de la veille. Il émerge de son sommeil et nous nous saluons d’un signe du bras. Je me demande par quelle astuce il est parvenu jusqu’ici, sans incidents mais sa robuste constitution et la vitalité de la jeunesse font que rien ne peut contrarier son élan. Nostalgique, je me rends compte que ma cinquantaine dépassée pèse un peu trop sur mes épaules, ajoutée aux pesants kilos grossissant mon sac à dos.

Je prends un peu d’avance sur mon compagnon occasionnel et me faufile dans ce paysage splendide en gardant à l’esprit quelques réserves sur la fiabilité de la sente empruntée. Avec ses jambes demesurées, ce montagnard aguerri n’aura aucune difficulté à me rattraper, ce qui ne manque pas de se produire au début du vaste pierrier qui dévale du col du Brévent. Sur ce déversoir détritique, les lacets se succèdent, innombrables et tous pareils. Le vide se creuse sous la barrière des cimes dentelées vers lesquelles se tortille ce ruban sinueux. Il va en s’amenuisant pour disparaître sous un large et épais névé nappant le cône des éboulis qui jaillissent d’une fracture entre la montagne de la Coquille et la pointe des Vioz (2461 m).

Mon prédécesseur a opté pour une ascension directe et rapide par la droite, à l’ombre des contreforts de la Coquille. Je suis ses traces dans la neige sans me poser plus de questions. Je me dis que là où il passe, je peux, à mon tour, suivre ses traces. Je me rassure ainsi et prête toute mon attention à repérer ses pas que je juge démesurément espacés sur une pente si inclinée qu’elle finit par se confondre avec l’échelle de Jacob dressée vers le ciel. Derrière mon dos, le précipice s’incurve et se creuse. J’évolue sur un champ de neige où n’apparaît pas la moindre nodosité, une plaque nue, unie, lisse et sans escalator. Je parviens enfin sous un entablement rocheux qu’il me faut franchir par une simple escalade à main nue. J’ignore ce qu’il y a de l’autre côté mais celui qui m’ouvre la voie est bien passé par là, même s’il ne demeure aucune marque sur le sol granitique. Je me cale un instant dans une alvéole de neige damée par les frimas pour reprendre des forces et savourer l’impressionnant point de vue qui s’étale sous ma position dominante. C’est totalement magnifique, fascinant et pleinement effrayant !

Col d'Anterne

Cependant, un détail me contrarie. En essayant de repérer la seule voie existante qu’il me faut emprunter, je constate avec effarement que celle-ci sort de sa couverture nivéale, sous la paroi opposée, pour se faufiler dans une brèche du roc qui ouvre l’accès au col. Ce qui m’en sépare, c’est un couloir d’avalanche de vingt mètres de largeur, presque à-pic et comme il se situe sur un ubac ombré, sa surface est gelée, verglacée, vernie comme un miroir. Je suis contraint de traverser ce véritable toboggan de la mort, susceptible de me ramener à mon point de départ, plus vite que je ne suis monté. Après moult hésitations, je décide de tenter cette traversée hasardeuse. J’interromps mon escalade à droite, ignorant un inconnu qui me fait craindre d’échoir sur un obstacle majeur que je ne pourrais pas surmonter. Cette probabilité m’oblige à me recaler sur le bon axe mais, pour cela, il me faut impérativement sécuriser ma progression en creusant une trace suffisamment profonde sur la surface gelée pour m’y engager sans danger.

La couche des cristaux est dure, compactée. La pointe émoussée de mon bâton s’avère un piètre outil pour tailler les encoches appropriées et établir une piste me protégeant d’une chute possible. Je regrette de ne pas avoir entre les mains un de mes bons piolets acérés, laissé à la maison. J’accomplis cependant quelques mètres pour me retrouver en bascule sur ce glacis redoutable, totalement dépourvu de prises. Ma situation est scabreuse car je suis en équilibre, à la merci du moindre faux pas et handicapé par le fardeau considérable de mon sac à dos qui a plutôt tendance à m’attirer vers le vide. Pourtant, la zone périlleuse n’excède pas les cinq mètres mais c’est largement suffisant pour glisser dans l’abîme. Je suis pétrifié en constatant les risques qu’il me faut affronter pour me sortir de ce mauvais pas. Mes chances sont minces mais un miracle se produit et ma bonne étoile vient à mon secours. Sur le versant qui me fait face, trois jeunes alpinistes viennent de surgir à l’endroit même où je dois me rendre. Ils sont équipés de crampons et de piolets. Aussitôt, je les hèle pour attirer leur attention.

Les rochers des Fiz

Ils comprennent aussitôt ma situation délicate. L’un d’eux se détache au devant de moi et vient à ma rencontre en créant une sente suffisamment profonde pour me permettre de les rejoindre. En quelques minutes, il est à mes côtés et je n’ai plus qu’à le suivre en calquant mes pas dans les siens, à mon grand soulagement. Rapidement, je me retrouve sain et sauf du bon côté, sur le sentier étroit s’infiltrant dans l’ouverture de la falaise. Je remercie chaleureusement de leur intervention salvatrice ces jeunes gens et sans plus de difficultés, je parviens au palier supérieur du porche à demi-barré par une énorme congère de neiges éternelles accumulées sur toute la largeur du col. Par cette fenêtre apparaît un panorama exceptionnel, un paysage grandiose englobant l’ensemble du massif du Mont Blanc. Il se dévoile à mes yeux dans sa splendeur hiératique et j’ai l’impression de me projeter dans une carte postale connue du monde entier, au même titre que le Fuji-Yama ou le Kilimandjaro.

Ce portail extraordinaire constitue l’un des points les plus fabuleux existant sur le sentier du tour de la France, une image inoubliable d’un album à constituer pour la postérité. Des fissures insondables et des crevasses béantes s’ouvrent autour de moi. Je n’ai pas encore de visuel sur la station du téléphérique. Je dois, sans me tromper, cette fois, identifier mon parcours entre les aiguilles vertigineuses et discerner le bon passage dans ce dédale aérien. A droite, une rimaye marque un début d’effondrement entre deux parois pour béer sur une gorge insondable. Je m’y engage avec prudence en me collant aux rochers dressés à ma gauche. Ce gouffre où souffle un vent glacial se déploie entre les élancements de granit où la neige compressée jaillit, endiamantée sous l’action d’un soleil éclatant. Puis, c’est à nouveau une traversée de névés suspendus au-dessus des abîmes pour atteindre le pied d’un entablement en roche noire. Une échelle de fer scellée permet de franchir cette ultime marche dallée. Le sac est lourd et je dois hisser cette charge inerte en agrippant de toutes mes forces les barreaux raides et froids. Au-delà de cet escarpement se profile la brèche du Brévent. J’ai gagné ma délivrance et toutes mes angoisses se dissipent. Un large chemin débute devant moi et, par une pente où peuvent circuler les engins chenillés montant de Chamonix, je parviens enfin devant les bâtiments de la station où la dernière cabine s’apprête à redescendre vers la vallée.

Val de Moede

Mon arrivée attire la curiosité des touristes encore présents, accoudés à la balustrade de la terrasse dominant l’immense auge de la vallée de Chamonix. Quelques dames s’apitoient sur mon état en constatant que ma peau est rouge brique, calcinée par les ardeurs d’un soleil implacable. Elles ne doutent pas que de telles brûlures sont douloureuses. Le soleil et la neige ont toujours été de fervents boucaniers de la peau humaine. Une brave femme m’offre un tube d’ambre solaire. La buvette, à cette heure, est déjà fermée. La dernière navette grince en se balançant au bout de ses câbles. La station se vide. Je mange rapidement un fruit et dévale le chemin menant aux Houches. C’est une dégringolade interminable sur une mosaïque de cailloux crachée par les pierriers entre les dolines moulées en entonnoirs au fond desquelles la neige se dissolve en eau cristalline.

Je croise une harde de chamois paisibles et sans peur puis un bouquetin solitaire à l’allure majestueuse de roi de la montagne. Avec étonnement, je retrouve mon compagnon italien. Il remonte en sens inverse et m’informe qu’il a égaré son unique maillot qui a glissé de son sac à dos. Il en a besoin car le froid, avec l’arrivée du soir, sévit avec brutalité à cette altitude et il ne dispose d’aucune autre protection. Je lui confirme que je n’ai rien remarqué plus haut et ne peux pas faire plus pour l’aider. Il poursuit ses investigations et je continue la descente de mon côté. Quelques lacets plus bas, je butte sur le vêtement recherché mais son propriétaire est beaucoup trop loin maintenant pour que je puisse l’alerter. Tant pis, j’espère simplement qu’en faisant marche arrière, il retrouvera son bien que j’ai placé en évidence.

Le Dérochoir

La descente vers les Houches me paraît interminable. Elle comporte mille cinq cent dix huit mètres de dénivelée et des raidillons à flanc de gorge impressionnants. Dans un virage, une silhouette bien connue surgit devant moi. C’est François M…, compagnon de ma belle-sœur, un montagnard expérimenté, épris de ses montagnes et passionné de cimes et de glaciers. Il me soulage de mon sac imprégné de sueur et nous achevons le parcours ensemble jusqu’au parc animalier de Merlet. Ensuite, c’est une chevauchée épique sur sa vespa, à l’imitation des Walkyries, en direction de Chamonix, en utilisant des routes détournées.

En effet, si nous avions été surpris dans cet équipage par quelques pandores à l’affût, éberlués de découvrir un bolide vrombissant, fonçant à travers la campagne, avec, en encolure, deux silhouettes étranges, l’une dissimulée sous un casque de cuir rivé sur le crâne et la seconde, tressautant sur le tansad, pliée sous un harnois volumineux et brandissant un long bâton ferré tel un pilum effilé, une hallebarde belliqueuse, une sarisse macédonienne, une telle apparition aurait certainement provoqué chez les hommes de la maréchaussée une stupeur réprobatrice  facile à concevoir. Par cette charge de la brigade légère, nous avons regagné en trombe notre home du chalet de La Frasse où j’ai retrouvé, une fois de plus, un cadre familier. Je commence à être honteux de cet abus d’hospitalité mais j’ai besoin de cette ambiance réconfortante pour préserver mes forces et mes objectifs.

Mercredi 23 juin 1999 – 116ème jour [Serge Laurent]

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