Aux premières lueurs, dans un paysage mouillé et blafard, nous levons le camp et reprenons de la chaleur à la cadence de nos pas. Cependant, la pluie redouble d’intensité, ajoutant sa résille aux jets jaillissant de la cascade de la Balme. Notre progression vers le Plan des Dames passe sous les piliers élancés des Aiguilles de la Pennaz. Elles trouent les outres nuageuses pour en extraire un déluge qui s’intensifie à l’approche des 2000 mètres d’altitude. Les lourdes gouttes d’eau éclaboussent nos équipements et nos capuches.

Devant tant d’hostilité, nous décidons de nous abriter dessous un ouvrage de béton providentiel. Dans ce secteur, l’installation d’une prise d’eau sur le Bon Nant et de lucarnes se succédant ponctuent la présence d’un aqueduc souterrain de cinq kilomètres creusé sous la tête de la Cicle. Il alimente une conduite forcée descendant à l’usine électrique du barrage de la Girotte situé à l’ouest de l’autre côté de la montagne. Par bonheur, notre arrêt forcé est de courte durée. De fortes rafales de vent s’empressent de chasser la volumineuse nuée grise dont les épanchements aqueux libèrent les parages.

Mercredi 30 juin 1999

Par un ressaut, nous accédons au replat du Plan Jovet que nous traversons en nous dirigeant vers le Sud-Ouest avant d’obliquer au Sud-Est pour escalader une marche supplémentaire et parvenir au cirque du Plan des Dames. Ce nouvel échelon sert de parvis à cette vasque encaissée s’allongeant à 2043 mètres. Elle garde en son chaton le secret d’un étrange tumulus. La tradition invite le passant à déposer là une pierre afin de conjurer les mauvais sorts. Cette construction surprenante évoque le souvenir d’une infortunée dame anglaise et de sa servante qui auraient péri en ces lieux au cours d’une terrible tempête. Leurs dépouilles reposeraient au sein de ce cairn. Des eaux fluides et cristallines ruissellent de toutes parts, courant sur nos talons et cernent nos silhouettes courbées par l’effort. Elles glougloutent en s’entrelaçant et bruissent sous la surface d’un gazon gras et lisse en entraînant leur fardeau de galets et de graviers vers les vallées.

Leurs rocailleuses incantations se répercutent sous les deux parois adjacentes et couvrent le chuintement de nos pas sur le sol humide. Plus loin, un redan assez raide nous oppose un coulis d’éboulis, parsemé de névés qui négocient leur survie à l’ombre froide des rochers et des falaises avoisinantes. Au-dessus du pierrier s’ouvre le Col du Bonhomme (2329 m), traditionnellement nommé ainsi en raison d’un rocher à deux têtes se dressant sur notre gauche baptisé Le Bonhomme et la Bonne Femme. Nous admirons le panorama, collés aux murs d’une cabane qui nous permet d’échapper aux souffles glacés qui balayent cet endroit. Nous nous entassons un moment avec d’autres randonneurs à l’intérieur de ce havre restreint afin de conserver un peu de chaleur dans cet univers bousculé et glacial. Au Sud-Est s’éloigne la Tarentaise sous la masse du Mont Pourri. Au Sud et au Sud-Ouest se creuse la vallée des Chapieux séparant les montagnes du Beaufortain ; au Nord-Est, l’œil Vue sur le massif du Mont-Blanc découvre les cimes altières de Tré-la-Tête et au Nord s’aligne la longue estafilade du Val Montjoie.

Il nous faut quitter cet abri de fortune car notre chemin continue au Sud-Est en montant dans la pierraille dévalant des cimes de la Tête sud des Fours. De longues plaques rocheuses taillées en quinconce rident un sol chaotique et convulsé où traînent encore en longs sillons neigeux tous les frimas de l’hiver. Nous franchissons le fossé du Nant des Lotharets ainsi que de nombreuses stries et fissures. En faisant front à la brutalité des bourrasques, nous rejoignons le faux col de la Croix du Bonhomme à 2479 mètres d’altitude. Il est marqué d’une borne Michelin posée avant la Seconde Guerre mondiale. En contrebas, après une dernière bosse, apparaît le refuge du Club Alpin Français, un bâtiment central de forme carrée, construit en pierre, accolé à deux ailes en bois surveillant à l’Est, de ses balcons fleuris, la vallée de la Raja. Toutes ses cheminées fument comme une meule de charbonnier et leurs volutes se perdent dans un banc de grisaille opaque. Elles dissimulent les reliefs d’un matelas cotonneux blanchâtre dont l’uniformité se confond avec l’épaisse couche de neige empanachant les abords du col. Cette nébulosité piégée stagne sous les crêtes dentelées, bloquée par les barrières granitiques qu’elle n’arrive ni à sauter, ni à contourner. Il n’y a que l’évaporation qui pourrait la dissoudre mais la chaleur d’un soleil frileux échoue à épousseter toute cette mer aux demi-jours accumulés.

Sans marquer une pause, nous trouvons le chemin d’accès à la Crête des Gittes dont l’échine sombre nous attend, inquiétante en sa silhouette protéiforme de dinosaure gigantesque échappé du Crétacé. On devine sa présence, écailleuse et vertigineuse, une colonne vertébrale projetée vers le ciel s’élevant jusqu’à 2538 mètres avant de redescendre vers la cuvette où dorment les eaux d’émeraude du lac de Roselend. Arnaud a l’assurance, l’agilité et le pied ferme d’un montagnard confirmé. Il m’ouvre le chemin. Nous avançons dans une semipénombre qui nous prive d’un des plus beaux panoramas alpins car cette arête se déploie et se déplie comme un fil aérien suspendu entre deux abîmes. La sente louvoie, crantée dans le charbon des schistes ardoisiers délités, jalonnés de bouchons de neige durcie et verglacée.

Nous dépassons un abri ruiné pour entamer la montée vers le premier contrefort où se remarque une stèle érigée à la mémoire des chasseurs alpins. Ce sont eux qui ont établi un cheminement militaire au-dessus de la paroi Nord de la crête. Cette ligne sinueuse s’échelonne d’un versant à l’autre, gravée, sculptée, taillée, s’appuyant d’un côté ou de l’autre à la paroi rugueuse, étroite comme une ciselure, imprévisible à chaque méandre. Les contours s’enfoncent, émergent, s’estompent, s’effacent pour renaître un bref instant, ombres de monolithes fugaces et imprévisibles identifiant un univers figé et fantomatique. La masse ouateuse qui nous enveloppe occulte la sensation de vertige ; elle protège, rassure, dissimule l’immensité du vide adjacent. Elle gomme la crainte d’un danger omniprésent. Voyageant d’un versant à l’autre, c’est sur l’une des vires les plus hautes, entortillée autour du sommet que nous nous sommes stoppés par une énorme congère.

Elle obstrue ce passage délicat de son encorbellement cristallin et verglacé. Sa surface arrondie plonge directement dans le précipice dont la béance insondable occupe toute notre gauche. Nous n’avons pas d’autre alternative que de nous engager sur ce dôme dépourvu d’encoche et d’aspérité auxquelles nous aurions pu nous retenir. Nous escaladons cet obstacle avec un maximum de précaution, pas à pas, mètre après mètre, pour basculer enfin sur le versant ouest, sains et saufs et soulagés de retrouver la portance d’un sol ferme et rassurant. Cependant, le décor alentour, invisible, n’en demeure que plus menaçant, fantasmagorique et immatériel. Notre cheminement dé- voile des apparitions spectrales d’ombres et de lumières. La clarté arrive des bas-fonds des vallons, pratiquant quelques déchirures dans ce suaire éthéré où se dissolvent les soubresauts et les indentations de la montagne.

A partir du Col de la Sauce, le soleil daigne faire son apparition, poussant quelques reconnaissances vers les contreforts des roches Merles et du rocher du Vent tout en illuminant de parcimonieuses clartés les baraques des Chavonnes et le chalet isolé de Bel Air.

Dévalant cet alpage semé de gentianes pourpres, une escorte de ruisseaux bouillonnant nous accompagne. Cette mouvance liquide nous encercle, nous oblige à accomplir des acrobaties hasardeuses en équilibre sur des troncs d’arbre jetés au-dessus de leurs agitations tumultueuses. A l’arrivée au chalet-refuge du Plan de la Lai, à 1828 mètres, sur la route du Cormet de Roselend, nous retrouvons Solange et François, venus récupérer Arnaud.

Ce dernier, enchanté par cette escapade pleine d’intérêt, aurait bien aimé poursuivre plus loin ce fabuleux trekking. Notre hôte m’a informé que des personnes de ma connaissance ont stationné leur camping-car au parking proche de son établissement. Momentanément absents, ils sont allés faire un tour mais doivent revenir. Je fais mes adieux à la famille tout en les remerciant de l’aide précieuse qu’ils m’ont apportée lors de mes difficultés et sans laquelle mon périple se serait terminé à Chamonix.

Col de la Croix du Bonhomme

Une heure plus tard, un camping-car apparaît en haut de la côte. Je reconnais Didier et Françoise arrivant de la cité messine. Ils vont rejoindre leur fille participant au festival d’Avignon et sont décidés à passer quelques jours en ma compagnie avant de se séparer. Didier sera mon nouveau compagnon pour la traversée des Alpes jusqu’au Mercantour. Ensuite, il repartira rejoindre son épouse au festival par le train cette fois.

Cette perspective de n’être plus aussi seul qu’auparavant me réjouit intensément. Les plaisirs sont encore meilleurs quand ils sont partagés. Mon avenir s’éclaircit et s’annonce moins précaire. Ce soir, nous devisons tranquillement autour d’une bonne table en échangeant les nouvelles du jour. Que devient la poésie à l’origine de nos liens, comment se développe-t-elle au sein des associations mosellanes dont nous sommes membres etc… La météorologie s’annonce clémente et l’été, finalement, s’installe progressivement, à la satisfaction de notre petite équipe ! Une nuitée confortable nous prépare à la prochaine étape.

Mercredi 30 juin 1999 – 123ème jour [Serge Laurent]

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