La nuit ne m’a pas soulagé des maux qui me taraudent. Je me souviens que ce matin, j’ai du inaugurer une technique inédite pour mettre mes chaussettes. Etant dans l’incapacité de me pencher en avant en raison de la douleur extrêmement vivace irradiant mes lombaires, j’ai commencé par introduire le bout de mes orteils dans une des chaussettes étalée sur le plancher, puis, allongé sur le dos, c’est en pliant les genoux et en levant les bras pour attraper les bords du tissu que je suis parvenu à vêtir mon pied gauche. J’ai répété la même opération pour introduire le pied droit et c’est seulement grâce à cette gymnastique particulière que j’ai réussi mon entreprise. Mon état physique s’avère de plus en plus préoccupant.
Je fais mes adieux à mes hôtes si aimables et je me dirige vers Pré La Joux où débute le télésiège de Pierre-Longue. La petite route montant au col ou D22 qui dessert également le hameau de Plaine-Dranse est, depuis le début de l’hiver et comme chaque année, interdite à tous véhicules et transformée en piste de glace sur toute sa longueur, soit 6 km500. Le ciel me gratifie d’un soleil radieux aux rayons éblouissants. Neiges et glaçons réfléchissent les ardeurs bienvenues de l’astre étincelant.
Sur le parking, au début de la pente qui peut atteindre les 10 % sur une dénivelée de 565 mètres, s’affairent autour de cages de bois, les professionnels de la balade nordique en traîneau. Les mushers ou conducteurs de chiens sélectionnent et composent les équipages. Les huskys, les groenlandais et les samoyèdes, impatients de s’élancer sur la piste, s’adonnent à un concert d’aboiements indescriptibles. Parmi eux, il y aura les élus et ceux qui resteront au bercail mais je pense que ces derniers seront sollicités au cours de la journée.

Les aventures de Serge Laurent sur le Grand Sentier de France

La voie de cristal brille de tous ses feux et attend le rush des animaux excités. Les premiers attelages démarrent avec une fougue incroyable. Les robustes animaux ne ménagent pas leur force et négocient le premier virage avec une telle vitesse qu’ils en retourneraient le châssis, les deux fers en l’air, pardon, je veux dire les patins en l’air, guidés par leurs maîtres qui les encouragent et les stimulent vigoureusement. Les sept chiens sont fixés à leur traîneau par des courroies reliées à des lanières enserrant le dos et la poitrine de chaque tireur. Une longe est arrimée au traîneau pour chacun d’entre eux par un anneau fixé à l’avant. Les chiens s’entraînent mutuellement, disputant leur position par rapport au meneur de tête. Leur énergie semble inépuisable contrairement à ma pauvre personne grimaçante et chancelante sous son fardeau. Ils m’ouvrent la route mais je n’ai pas la prétention d’égaler leur cadence.
Le chemin aplani par les nombreuses allées et venues va me conduire jusqu’en haut de cet obstacle montagneux, plus sûrement que le sentier prévu, disparu sous un monceau de neige.
Je me remémore mes lectures d’enfance, les récits de Jack London, de James Oliver Curvood et de Fénimore Cooper. C’est le Canada, c’est l’Alaska mais ma ruée à moi n’est pas celle de l’or, à part l’héritage de la souffrance. Un chien fugueur qui a réussi à s’échapper de sa cage me rattrape à mi-côte. L’attrait des grands espaces lui a donné assez d’impétuosité pour forcer les barreaux et les planches de sa prison et irrésistiblement entamer une folle poursuite pour rattraper ses congénères. Au belvédère définissant le terminus, à proximité d’un modeste oratoire ganté de blanc, tout ce beau monde qui m’a considérablement devancé m’attend, assis à califourchon sur le faîte du toit du chalet-gîte, unique habitation des lieux. La hauteur de neige permet d’y accéder de plain-pied. Ils m’invitent à prendre, en leur compagnie, le café tiré des thermos. Je les rejoins sur cette étrange banquette après avoir enjambé la faille béante séparant le tremplin neigeux de la couverture du bâtiment. Les chiens au repos sur leur arrière-train ou couchés en boule sous le soleil généreux sont calmes.
Seuls quelques gémissements traversent l’air dans la sérénité absolue de la montagne. Il est 13 h 48. La piste s’arrête ici et mon impression est d’être parvenu au bout du monde : plus de route, plus de chemin, plus de sentier. Une barrière de neige de plusieurs mètres dissuade toute progression. Sur l’itinéraire prévu, le col de Chésery culminant à 2251 mètres est hors de portée ; il ne me reste que deux possibilités : retourner dans la vallée d’Abondance et attendre le début du mois de juin pour continuer ou prendre le risque de descendre à l’estime vers le lac de Montriond et la vallée d’Aulps. A droite, je distingue la Pointe de la Chevache culminant à 2080 m, dominant la pointe de la Gouille Rose ou pointe de Lens (1827 m) et à gauche, le dos bossu de la Tête de Lindaret (1950 m).

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Compte-tenu de mon état alarmant, je décide de gagner au plus vite Samoëns et d’y faire une étape prolongée en espérant que mes ennuis physiques disparaîtront. Je me distrais de mes sombres pensées en admirant l’imposant panorama qui se déroule autour de Bassachaux. Un lac aux moires argentées, le Lac Vert au fond de la vallée, est encore encerclé de glace et souligne la profondeur de l’abîme dans lequel il me faut descendre. Le versant très pentu des Grolays outre une couche de neige abondante et avalancheuse est hérissé d’une population dense de résineux où se cache, invisible, le chemin dit des Coulis aux Lindarets dont je n’ai pas décelé l’existence.
Derrière moi, les chiens redevenus impatients de poursuivre leur raid, clabaudent et commencent à se chamailler mais la voix d’un musher les rappelle à l’ordre. Ce bref intermède ne peut se prolonger. Il est déjà 14 h 54. Je prend la décision d’entamer la descente en droite ligne sur Montriond et je m’approche du bord pour choisir l’accès le moins escarpé pour débuter cette hasardeuse équipée. Dès le début, j’enfonce dans un amoncellement de neige moelleuse jusqu’à la taille. De fait, cela m’empêche de chuter et le poids de mon corps permet plus facilement de me frayer un passage par attraction du vide. Cependant, à cette saison, ce versant du relief est réputé des plus dangereux. La déclivité est très accentuée et s’étale sur une dénivellation de 570 mètres pour une longueur de 1250 mètres.
Ici, les éboulements et les glissements de terrain sont fréquents. Ceci explique pourquoi aucune route n’a jamais été tracée pour établir une jonction entre les deux vallées d’Abondance et de Aulps. Seuls, de rares chemins forestiers, maintenant ouverts aux VTT, assurent cette fonction en été.

J’évolue avec toute la prudence nécessaire. Je sais que, dessous cette grande profusion de neige, coulent des ruisseaux au fond de cavités, de tunnels et des fractures qui sont autant de pièges redoutables. J’observe attentivement les alentours. Je devine, à des enfoncements suspects, les endroits périlleux à éviter. Cette pente recevant un ensoleillement intense est sujette à se déliter pour partir en déliquescence par des pans entiers de terrain. Des congères retenues et suspendues à quelques troncs fléchissant, menacent de s’effondrer sans avertissement. Partout, une multitude de ruissellements mine la couche cristalline, ronge la base des roches, sillonne et s’entrelace aux flancs de la montagne, se croise et s’entrecroise en de nombreux rus torrentueux, en cascatelles fugitives et bondissantes dont les travaux de sape fragilisent la solidité des sols.
Ainsi, la terre et les rocailles, déstabilisées, croulent de partout, emportant dans leur glissade des plantes et des résineux entiers dont les carcasses et les troncs fracassés remplissent les auges des ravins. La ravine est maîtresse et l’érosion sculpte et dessine en maître d’œuvre. J’avance et j’apprivoise mon cheminement. Je suis loin d’être téméraire ou inconscient. Tous mes sens sont en alerte. Je repère quelques plateformes successives communiquant entre elles par des passages favorables en éliminant les zones trop abruptes. C’est pour moi le domaine du risque calculé et de la providence acquise. Chaque dizaine de mètres gagnés est une victoire. Mes observations me gardent de choisir des options aventureuses qui pourraient s’avérer fatales. Des trous béants apparaissent parfois où les eaux sous-jacentes comme des tarières ont foré l’humus et le derme pierreux. Toute mon attention étant requise, j’en oublie le mal latent qui me vrille les reins. Mon principal soutien est mon solide bâton. Il me rassure et me permet de sonder cet univers de chaos et de brisures.
Après avoir suivi une piste de ski abandonnée en cette saison, car trop exposée aux avalanches, j’oblique vers le nord-ouest, toujours à travers bois en utilisant un embryon de corniche enneigée qui pourrait correspondre à un sentier enseveli. Cette voie me paraît fiable et prometteuse. Je freine mes glissades en me cramponnant aux branches des nombreux épicéas dont le manteau noircit ces secteurs sauvages et peu fréquentés.

A la cote 1516, la profonde cicatrice d’un torrent s’oppose à mon
passage. Mes investigations ne repèrent aucun gué possible, aucune
arche, aucune passerelle permettant de franchir cet obstacle,
un des cinq nants ou thiou se déversant sur ces pentes.
Je vire au sud-est pour me retrouver sous une falaise en voie de désagrément par l’agression d’une foule de ruisselets qui en éclaboussent toutes les parois. Le chemin taillé en surplomb se dirige vers des bâtisses en bois dont j’aperçois les toits et les façades.
Cependant, pour les atteindre, il me reste 300 mètres à parcourir sous les écoulements et les chutes de pierres dévalant des étages supérieurs. Cet endroit est bombardé de toutes sortes de débris projetés par des cataractes d’eau dégurgitant liquide et boue à profusion arrachés au ventre de la montagne. Certains troncs charriés pendent en équilibre au-dessus de ma tête, menaçant de s’écraser sur ce balcon étroit où je circule. Je passe sous les jaillissements éclaboussants des cascades issues de la fonte des neiges qui se projettent à grand bruit sur mon passage. Je ne traîne pas dans les parages et aussi vite que mes pas me le permettent, je me précipite à travers les pierriers, les branchages et les fûts catapultés des hauteurs surplombantes. Je passe sous une chute d’eau qui m’asperge abondamment malgré toutes mes précautions pour éviter cette gerbe glaciale. Je me plaque contre la paroi rugueuse s’incurvant sur ma gauche. Sa rotondité me protège des chutes de gravats, des décombres, des écailles de bois et des fragments de caillasse projetés sur le bord exposé du chemin. Ce bombement de la muraille est un providentiel bouclier pour arriver sain et sauf au bout de ce passage risqué.

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Le hameau des Lindarets est désert. Je déambule sur la surface à moitié dégagée de la route étroite et dépasse un parking désaffecté. Les chalets ont beaucoup souffert des conditions climatiques liées à l’hiver et à leur implantation périlleuse. Des cabanons de bois sont éventrés.
Quelques jours plus tard, j’apprendrai, par le quotidien local, qu’une coulée de boue d’environ 30 000 m3 avait emporté toute cette partie du massif, y compris la route d’accès entre les Lindarets et Le Chesnay. J’ai alors remercié ma bonne étoile pour avoir échappé à cette catastrophe naturelle dans laquelle j’aurais sans doute perdu la vie. Pour l’instant, je poursuis la descente vers le hameau de Ardent en empruntant la D228. C’est une voie confortable qui m’éloigne de cette zone de bouleversement, de dangers flagrants, de ces dévastations saisonnières transformant les lieux en océan déchaîné, roulant des vagues déferlantes et agité d’ondulations spasmodiques.
Soulagé d’avoir vaincu le verrou fermant la vallée d’Abondance, je continue sans encombre ma descente vers le lac de Montriond dont j’atteins les rives blanchies à 19 h. Ce miroir placide se libère lentement de sa gangue nivéale. Il clapote, étranglé entre les serres de la montagne et ses berges aux encorbellements de glaçons. A l’horizon, face à mon axe de marche, se dresse le piton du Roc d’Enfer (2243 m) où viennent s’effilocher les sombres remous d’un front de nuages. Comme un grand vasistas, ils viennent fermer la fenêtre d’une journée finissante, riche en émotions. La pluie, avec quelques gouttes répandues, annonce sa venue imminente. Le temps m’est compté pour trouver un abri mais j’ai bon espoir dans les environs très touristiques de Morzine de trouver un hôtel pour m’accueillir.
J’accomplis les 8km700 de cette desserte routière taillée au creux du val de la Dranse de Montriond. Le podomètre indique 25km250 effectués depuis l’aube. L’épuisement me guette et ma jambe gauche irradie une douleur de plus en plus insupportable.
Les averses, de prime abord, intermittentes, deviennent plus fréquentes et abondantes. Je rejoins la route de Thonon au centre du village et je passe avec satisfaction la porte de l’auberge du Mont-Rond qui m’offre un intérieur douillet et chaleureux, propre à me réconforter des épreuves endurées.
Dans ce décor paisible et accueillant, j’espère trouver un soulagement à mon mal qui pourrait être une sciatique sévère. Si c’est le cas, je vais devoir subir une inactivité absolue pour un certain temps et je dois me préparer à cette éventualité peu réjouissante !
Samoëns, tout proche, apparaît comme le havre idéal pour permettre ce séjour forcé. Dans mon enfance, par deux fois, j’ai effectué un séjour à la colonie de vacances SNCF du Vercland, établie dans ce joli village de montagne dont je garde un merveilleux souvenir.

Mercredi 5 mai 1999 – 67ème jour [Serge Laurent]

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