Le temps est mitigé et des nuages accrochent les cimes. Compte tenu du programme que nous nous sommes fixé, nous démarrons au plus tôt. Une légère descente mène aux ruines des Rochasses puis nous arrivons au carrefour de Pré-Vaillant (1917 m) d’où un chemin rejoint Lanslebourg – Mont-Cenis (1400 m) ou Termignon (1300 m), au choix. Mais ce n’est pas le nôtre et virant au nord, nous entamons la grimpée vers les chalets de la Turra de Termignon, un regroupement de chalets accrochés sur un éperon au sud-ouest de la crête de la Turra en épaulement de la Pointe du Grand Vallon (3133 m). La montée s’effectue entre les troncs serrés des mélèzes qui s’opposent de tous leurs branchages à notre progression sur ces lacets raides, étranglés par leur exubérance végétale. Un élagage serait le bienvenu pour dégager cette dénivelée atteignant les 2290 m.

Nous peinons mais nous parvenons à nous hisser sur cette croupe herbue pour nous asseoir et casser la croûte. Là, surprise ! Deux charmantes visiteuses s’invitent à notre repas et commencent à inventorier nos sacs pour y trouver ce qui serait bon pour elles à se mettre sous la dent. Ce sont deux petites chevrettes en mal de compagnie et gourmandes avec cela. Elles sont coiffées de rubans aux couleurs vives, de toutes ses fanfreluches et frisettes aguichantes qu’emploient les séductrices à l’égard des mâles. Promptement, je me saisis de mon appareil à photos et pas de clic : l’appareil est hors service, quelle déception ! Plus de clichés, pas de souvenirs de notre rencontre insolite avec ces animaux si attrayants ! Je repars, affligé, catastrophé, pestant contre ces mécanismes qui vous lâchent lorsque vous en avez besoin.

Vers Tignes
Vers Tignes

Sur un terrain relativement plat , nous effectuons une large boucle au-dehors du Parc de la Vanoise en visitant le chalet Bercheren sur le Plan Vert puis celui de la Femma, de l’autre côté des arborescences du ruisseau des Sallanches. Suivi à droite par la Crête de Côte Chaude dont l’arête plafonne parfois à 3012 mètres, nous pénétrons de nouveau à l’intérieur du Parc national pour un séjour prolongé. A partir de l’aire de stationnement de Bellecombe où se termine la route montant de Termignon (2307 m), nous nous orientons plein nord sur une étroite voie bitumée desservant la rive est du Plan du Lac pour parvenir au refuge qui porte son nom. Nous franchissons cette porte du PNR de la Vanoise située au sud-est, à 2364 m.

De ce belvédère doté d’une table d’orientation, une vue exceptionnelle se découvre sur la chaîne englobant les glaciers de la Vanoise blanchissant l’ouest où se détachent les sommets emblématiques de la Grande Casse (3855 m) et de la Grande Motte (3653 m), celle-ci étant en partie dissimulée par les falaises de Pierre Brune. Ce refuge, gardé en été, offre 60 places, la restauration et le matériel de couchage et de cuisine. Peu après, nous atteignons la chapelle Saint-Barthélémy (2284 m) puis nous obliquons sur la gauche pour rejoindre le Torrent de la Rocheure ondoyant à 2053 m et charriant des morceaux de la montagne qu’il polit, qu’il ajuste et qu’il réduit à sa fantaisie. Nous sommes à l’extrémité du vallon du Doron de Termignon et sans franchir le pont de la Renaudière, nous virons à l’ouest pour utiliser une première passerelle sur la Rocheure puis une seconde passerelle sur le torrent de la Leisse donnant accès aux chalets de l’Ile. De là, nous remontons la pente inférieure du Mont de la Para par une suite de lacets pour intercepter, à 2329 m, un sentier s’éloignant à droite en longeant les assises du plateau de la Réchasse et visitant le monument dédié aux chasseurs alpins. Cet itinéraire, plus loin, se sépare en deux voies dont celle de gauche gravit le col de la Vanoise en côtoyant le pied de la Grande Casse avant de redescendre à l’ouest sur Pralognan-la-Vanoise.

Notre périple, lui, continue à l’ouest, toujours en montée vers les trois lapis-lazulis lacustres des Rosières sertis des roches arrondies et polies délivrées par le glacier du Pelve et encore enrobées de frisures de glaces (2479 m).

Nota : En arrière, dans l’un des derniers lacets de la montée, à une dizaine de mètres à droite du sentier, se dévoile un énorme rocher tabulaire inscrit sur la liste des nombreuses pierres à cupules parsemant la Haute-Maurienne et attribué à la main de l’homme du néolithique.

La nuit nous a rattrapés alors que nous traversons une gigantesque moraine s’allongeant sous les lacs de la Roche Ferran. L’obscurité s’épaissit mais notre cheminement unique n’est pas difficile à suivre et je le connais parfaitement puisque je l’ai déjà pratiqué à deux reprises.

Le Plan du Lac et la Grande Casse
Le Plan du Lac et la Grande Casse

Le plateau du Pelve abonde de hardes de bouquetins s’abreuvant aux innombrables ruisselets dévalant des glaciers dont les ruisseaux de la Letta, de Miribel, du Plan de Gressan et celui des Forges, chutant en cascade dans les profondeurs vertigineuses du Doron de Termignon. Cet abîme impressionnant nous accompagne sur notre gauche, un gouffre noir, indécis, immatériel et terrifiant comme une bouche d’enfer.

Didier montre son inquiétude et son impatience de toucher au but car il ne voit qu’une nappe de ténèbres impénétrables s’étalant devant lui où se diluent les reliefs. Chaque détour du chemin accidenté et rocailleux n’apporte aucune lumière rassurante, aucune illumination porteuse d’une espérance et susceptible de révéler la proche présence du refuge de l’Arpont. Par bonheur, je me guide sans appréhension dans ce dédale fantomatique où des vestiges de congères laissent une traîne blanchâtre où l’on sent, sans les voir, des pelages fugitifs fuir dans le décor nocturne. Avec précaution et agilité, nous nous préservons de toutes chutes malencontreuses.

Soudain, avec soulagement, le refuge tant convoité apparaît devant nous, en contrebas d’un escarpement, niché à 2309 mètres d’altitude, au creux de la montagne, sous le Dôme de Chasse-Forêt et ses 3586 m de neiges immaculées que j’ai par deux fois escaladé autrefois.

La plateforme adjacente déléguée à l’installation des bivouacs a l’inconvénient d’être trop fréquentée par les bouquetins et les marmottes qui y laissent leurs déjections. A l’intérieur du bâtiment, les dortoirs affichent 90 places où les randonneurs en trop grand nombre s’entassent et s’encaquent comme des sardines sur les bas flancs. De surcroît, il est tard mais, après avoir décliné nos identités et le but de notre présence, la jeune demoiselle chargée des modalités de l’accueil, compréhensible et pleine d’amabilité, nous fait la très grande faveur de nous héberger dans la chambre réservée aux gardes de passage et aux personnels de secours en montagne. Ce soir, le local est vide et nous en profitons en conservant la plus intense gratitude envers cette estimable personne. De fait, cette journée reste un grand moment dans les épreuves consenties pour réussir cette escapade et la faire entrer dans le domaine réservé des aventures authentiques où l’âme se modèle et se bonifie à les entreprendre.

Mercredi 7 juillet 1999 – 130ème jour [Serge Laurent]

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