Par la première navette de la journée, celle de 8 h 45, de la télécabine de la Catheline, à Lélex, je regagne le Col de Crozet quitté la veille à la nuit tombante. Il a gelé fortement et sous mes pas, la neige craque. Ce bruit me rassure car il annonce une progression plus aisée qu’une marche dans une neige lourde, épaisse, spongieuse. Le soleil oblique lèche les hauteurs, fait scintiller la blanche étendue et sème des diamants à profusion.

Je m’oriente en me calquant sur la ligne des crêtes à partir du refuge de la Loge. Aucune marque de sentier à suivre. Tout repère habituel est enseveli sous des mètres de cristaux. Je pénètre, émerveillé, dans un univers translucide. Partout des gemmes où les rais captifs diffusent leur lumière, se suspendant aux branches des sapins. Les conifères officient sur les pentes et les combes, émergeant des moutonnements du relief en pointant leur chef ressemblant à des tiares cristallisées. Ils étincellent comme des bougies, des cierges allumés portés par tout un peuple de prélats figés dans le chœur d’une cathédrale aux tentures d’hermine et de dentelles arachnéennes.

La neige ondule, glisse comme un satin, une soie, gommant les repères et les aspérités du sol, saupoudrant, pommadant, sulfatant comme un talc, le visage abrupt de la montagne. Elle a tout effacé, les chemins, les pistes, les sentes et seuls les bonnets d’astrakan des plus hauts sommets me permettent de suivre un cap, de maintenir une direction, un itinéraire vers un but invisible et inconnu.
Des traces de skis sont visibles et s’acheminent vers le Grand Crêt (1702 m) et le Crêt de la Neige (1720 m). Elles seront mon fil conducteur tout le temps que durera la montée vers l’échine sommitale que j’ai choisi pour me servir de guide.

Au fur et à mesure que les minutes s’écoulent, la neige devient moins porteuse, plus friable, fuyante, trop moelleuse. Mes raquettes s’enfoncent de plus en plus profondément et mon allure se ralentit d’autant. Les résineux se raréfient au fur et à mesure que l’altitude s’accroît. Aux trois-quarts ensevelis, ils se rassemblent pour former des excroissances dont les parasols étincelants s’étalent en petits groupes, pressés les uns contre les autres comme de petits bonhommes discutant de la rigueur des frimas. Leurs panaches de cabochons et de verrerie tintinnabulent à mon passage, perdent leur strass et leurs vernis de glace qui viennent nacrer mes épaules

Je me colle à la ligne de faîte pour minimiser les dénivelés. Je dois économiser mes efforts autant qu’il est possible. De ma position aérienne, j’ai l’impression de toucher le ciel immaculé qui me transmet une euphorisante sensation de bien-être dans l’enveloppe de sa voluptueuse bulle azuréenne. Je flotte dans l’éther, dans cette transparence de saphir presque palpable dont la colorisation est d’une incroyable pureté.

Je rejoins les seuls êtres vivants de ce monde enchanté. Ils me précédaient sur l’axe d’accès au Crêt de la Neige et m’ouvraient la voie sans le savoir. C’est un couple accompagné de leurs enfants. Il s’arrêtent au sommet, terme de leur ascension et n’iront pas au-delà. Nous nous sommes à peine rencontrés que nous nous séparons. Devant moi s’étend un vaste territoire vierge, à peine frôlé par l’empreinte légère et furtive des oiseaux et des petits rongeurs. C’est un rivage polaire où la solitude s’élance de l’horizon en vagues silencieuses pour venir battre ce dôme aussi isolé qu’une île déserte, éloigné de toute civilisation et flanqué de gouffres vertigineux et d’un canyon étonnant.

Midi est passé et je ne m’attarde pas car les jours sont encore brefs à cette période de l’année, même si tout près de l’ozone, je pourrai observer le coucher du soleil jusqu’à son ultime apothéose. Aujourd’hui, la météo est des plus clémentes mais en montagne, elle change vite et le climat ici n’a rien de printanier.

Je dois passer le Reculet culminant à 1718 mètres, le deuxième plus haut sommet de l’anticlinal jurassien. Il me fait face et semble tout proche à vol d’oiseau pour autant que ne se multiplient pas des combes transversales ou des ravines qui pourraient retarder ma progression. Cependant, la crête est assez régulière, sans trop de fluctuation d’altitude et je poursuis sans encombre mon aventure.

Derrière le Reculet et sa croix monumentale, l’interminable dorsale du Haut-Jura s’étire et je n’aperçois aucun abri à perte de vue si ce n’est une suite de vertèbres rocheuses dont les indentations labourent la forêt et l’écartent en deux versants.

En fin d’après-midi, j’aperçois enfin le site de Pierre de la Lune. Pressé par le temps, je n’ai pas rendu visite à la grotte de la Marie du Jura dominant, à l’ouest, la vallée de la Valserine. Elle abrite une Vierge, objet d’une mystification religieuse locale dont je vous raconterai les détails dans une autre rubrique.

Samedi 17 avril 1999 - 49ème jour de marche (1ère partie)

Les environs de Pierre de la Lune sont chaotiques. C’est une échancrure en forme de croissant couché taillée au-dessus d’une falaise plongeant dans un vide profond. Deux pentes très raides limitent les deux promontoires nord et sud dont les tenailles forment un demi-cercle ; je dois franchir quelques barres rocheuses dénudées où la glace tend ses frisures.
Ce passage côtoie le bord de l’abîme où le vent d’ouest déchaîné apporte des nuages aux panses grises ciselées de blancs, pour les propulser et les écraser de toute sa violence contre l’obstacle. Les nues se déchirent contre la paroi puis sautent la mâchoire de rocs comme une lame de fond projetée par-dessus le môle d’un port. Je découvre là un spectacle aussi hallucinant que la bouche ulcérée d’un cratère de volcan en pleine éruption.

Ici, l’air brassé s’agite comme un maelström, tournoie, tourbillonne, se rue, se presse, aspiré par la vallée de Gex. La neige en abondance occupe les bordures de ce goulet dont je dois descendre le talus nord très pentu, poussé par le poids du sac arrimé à mon dos. Je regrette l’absence d’un piolet ; je n’ai que ce long bâton ferré offert par la Fédération Française de Randonnée Pédestre (F.F.R.P.) sur lequel repose à présent toute ma sécurité.

Je progresse lentement, assurant chacun de mes pas pour ne pas basculer sur la pente très raide qui se développe sur ma gauche. J’essaie de garder un équilibre rendu bien précaire par la lourdeur de mon fardeau ; mon poids additionné à ma charge doivent avoisiner les cent (100) kilos. Transformé en un tel projectile augmentant sa vitesse du fait de l’inclinaison prononcée, même sur un tapis neigeux confortable, peut constituer un grave risque de blessure, surtout si quelques pierres ou rochers affleurent. Dans ce cas, l’instinct de survie est puissant, instantané, réactif, décuplé.

De fait, la glissade appréhendée ne tarde pas à survenir. Je pars brusquement sur le dos et je plonge vers le bas de la combe en dévalant le talus. Dans un réflexe salutaire, je plante mon bâton qui s’enfonce aux trois-quarts dans la neige molle. Il s’arque, plie mais ne rompt pas. Ma chute est arrêtée sans plus de conséquence et tranquillement, je me relève intact et reconnaissant envers cet encombrant bâton qui s’est révélé aussi solide qu’utile.

Par curiosité, je sonde la couche de neige à cet endroit et toute la longueur de mon bras additionnée à celle du bâton, soit environ deux mètres, ne suffit pas à toucher, dans cet amas de cristaux, une surface solide.
Ce dévers est une dune blanche à la courbure virginale, à la fourrure d’isatis, bedonnante et traîtresse à la fois. Tout en absorbant mes émotions, je termine la descente du côté nord de Pierre de la Lune pour admirer le gouffre vertigineux que dévoile cette échancrure impressionnante puis j’entame la rude remontée de l’autre côté de ce lieu magique. Le paysage, tout aussi grandiose, se pare d’une suite de chaumes, de sapinières et d’éperons rocheux que la bise a dégagés, laissant dénudés de grands fossiles aux côtes apparentes pointant entre des poussées de sapins rabougris.

Les résineux, plus nombreux, étranglent la langue des alpages, dressant leurs girandoles tordues et verglacées. Ils se jettent à l’assaut de la chaîne montagneuse, piquetant leurs bosquets sur les buttes arrondies des étages inférieurs dont ils composent les étages. Je chemine de clairière en clairière, coupant des lanières de bois. Cet immense damier blanc et noir ondule en autant de fragments imbriqués les uns dans les autres, constants et pareils, innombrables et sans fin.

La nécessité de trouver un abri pour la nuit s’impose. Le soleil qui a été si généreux durant cette journée, fatigué, chute à l’horizon comme une météore rouge vermillon et le froid s’intensifie aussitôt. Son emprise glaciale prend possession de cette immensité dont l’aspect devient inquiétant, hostile et particulièrement inhospitalière. Les maigres ombres des conifères s’allongent démesurément, s’élancent à ma poursuite comme des fantômes dont les bras voudraient m’agripper.

L’altitude évolue entre 1400 et 1500 mètres et les vastes pâturages se déroulent à l’infini, étalant leur champ de neige ondoyant. Parfois, je longe des orées de plus en plus ténébreuses, maillant un dédale de creux et de bosses. Aux alentours, les blancs deviennent bleus, les verts noircissent. La température chute considérablement et je frissonne malgré la protection de ma veste polaire. Je sens un souffle boréal de banquise givrer le paysage. Inexorablement, impitoyablement, une sorte de malaise oppressant vient tenailler l’âme solitaire perdue dans un tel milieu dont la beauté n’a d’égale que l’impassibilité de sa minéralité contemplative.

Je saute des boqueteaux aux couverts inquiétants, traverse des pièces d’alpage qui s’échelonnent dans un défilement d’une même monotonie où la clarté défaillante du ciel stagne et s’attarde. Tout se sépare et se recoupe et lorsque je franchis le passage du Gralet, j’ignore totalement où je me situe. Je vois simplement deux vallons qui se ressemblent et se rejoignent

Ma méconnaissance de l’endroit me fait hésiter sur la direction à prendre. Je ne sais pas s’il faut aller à droite ou bien à gauche. Je ne dispose plus que de quelques minutes de jour émanant du ciel clair. L’astre diurne, à l’agonie, jette sur la terre les dernières lueurs de son lumignon expirant. Les ténèbres aux doigts d’ébène lacèrent les cristaux lampadophores suspendus aux aiguilles des résineux. Le temps m’est compté. En hâte, je pousse une reconnaissance vers l’angle d’un bois dont la masse sombre rampe à ma gauche et vient mourir comme la vague d’un ressac exténué sur un rivage désolé et sauvage.

Pour mon bonheur, dans mon champ visuel élargit, à l’instar d’un mirage et posée à l’extrémité d’une douce pente étalée comme un drap de lin suspendu à son séchoir, apparaît la silhouette d’une bâtisse trapue. Le dernier éclat du soleil moribond qui disparaît dans les brumes du Ponant l’auréole comme un palais féerique. C’est un vrai miracle d’apercevoir, à seulement deux cents mètres, cette façade salutaire dressée comme la proue d’un navire qui, sur un océan tumultueux, viendrait apporter son secours au naufragé en détresse, assigné à l’errance et assailli par le doute. La chance existe et je sais maintenant que si l’entreprise est difficile, elle vient naturellement accompagner les cœurs vaillants, audacieux et toutefois attentifs, prudents et conscients de leurs limites.

Arrivé devant le portail du refuge du Gralet, je m’extasie devant ce havre isolé, gardien de ces hauteurs désertées par les humains, que la neige omniprésente encercle de ses fronces et de ses remous. Le bâtiment donne de la bande comme une embarcation dans la bourrasque. Une énorme congère barre l’entrée protégée par le sas d’un vestibule. La porte située sur le côté s’ouvre sans difficulté et donne accès à une pièce au plafond assez haut. Les murs de pierre sont épais, aptes à résister à toutes les rigueurs des hivers jurassiens.

Au fond, une cheminée s’embouche vers le toit où s’introduit le tuyau d’un poêle scandinave, un Jotul stylisé, en fonte gravée, très allongé sur ses pattes repliées comme un animal en arrêt. Son dos plat sert de cuisinière pour recevoir des casseroles ou les volumineuses marmites d’une cantine.

Soulagé d’avoir atteint un abri digne de ce nom pour passer la nuit, je procède sans tarder à mon installation dans ce gîte baigné d’une pénombre veloutée et protectrice. Tout d’abord, je fais l’inventaire des lieux sous le faisceau de ma lampe frontale. Une armoire me livre des sachets de soupe déshydratée ainsi que du thé lyophilisé et du sucre. Cette modeste réserve de vivres s’apparente aux dispositions en vigueur dans les états septentrionaux où le Grand Nord dicte ses règles et ses obligations. J’en déduis que cette pièce fait office de réfectoire, plus particulièrement réservé à l’usage des randonneurs estivaux. A gauche, une embrasure donne accès à un escalier menant sous les combles. Le toit est étayé de solides poutres arc-boutées, capables de supporter un poids considérable de neige.

Des matelas de mousse semés sur le plancher désignent le dortoir. C’est sommaire, frustre mais cette bergerie accueille et protége des intempéries de saison. Cet endroit n’est plus fréquenté depuis le début de l’hiver et cet abandon est visible. Un froid résidant traîne entre les cloisons et m’assaille désagréablement.
Pour gagner un peu de confort, je tente d’allumer un feu dans le ventre du poêle mais je n’ai à ma disposition que deux rondins tirés d’une grosse branche dont l’embrasement est des plus aléatoires pour assurer une flambée. La paille est absente. Seuls, quelques papiers squattent dans un coin du local.

Je cherche en vain un bout de charbonnette, des brindilles. Je dois impérativement activer le Jotul pour réchauffer l’atmosphère d’une bonne incandescence si je ne veux pas être statufié. Je m’active sans délai à cette tâche en cassant la branche en morceaux que j’étale au fond du fourneau sur les quelques papiers froissés en papillotes. Mon briquet n’est pas d’un emploi très pratique et s’avère tellement fragile qu’il se casse par le milieu et devient inutilisable.

Par bonheur, je découvre dans l’armoire une petite boîte contenant quelques allumettes. Elles ne sont pas nombreuses et doivent être économisées. La chance m’accompagne car, épargnées par l’humidité, les frêles bâtonnets soufrés acceptent de s’enflammer. Cependant, le papier se consume trop vite et ne parvient pas à embraser le tout.

A mon profond désespoir, cet embryon de feu s’éteint. Aussitôt, le froid plus mordant accentue son règne sans concession. Sur le mur, une indication précise qu’il existe une réserve de bois et une hache. Une flèche est pointée vers l’extérieur mais ce bûcher est introuvable, enseveli sous des mètres de neige, au dehors.

Effectivement, le manteau neigeux touche le chéneau de la toiture et avoisine le premier étage. Le rez-de-chaussée apparaît plus comme une caverne affectée aux anachorètes. La mort dans l’âme, je me résous à savourer un frugal repas pris à la lueur d’une bougie. Ces bâtons de cire ne manquent pas dans le refuge et me permettent de préserver les précieuses allumettes.

J’obtiens de l’eau pour délayer une soupe en sachet et du café soluble en laissant fondre, sur mon réchaud à gaz, la neige recueillie auparavant dans une grande bassine sortie d’un placard. Je me contente d’une boîte de sardines. Sitôt ma restauration terminée, je monte à l’étage et me pelotonne dans mon sac de couchage, un chaud duvet d’eider capable de lutter contre une température sibérienne de moins quarante degrés.

Demain, je m’échapperai de cet ermitage providentiel puisque la descente dans la vallée est proche. Epuisé, je ne tarde pas à sombrer dans un profond sommeil accompagné des craquements du gel qui sévit et accentue sa prise sur la charpente en souffrance.

Samedi 17 avril 1999 – 49ème jour [Serge Laurent]

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