Le temps étant plus clément, je reprends la route vers le refuge de La Thuile que j’avais quitté l’avant-veille. Sur mon parcours devant sa villa, je rencontre Jacques, un des randonneurs du groupe avec lequel j’ai fait la marche de nuit. Il m’invite à prendre le petit déjeuner en sa compagnie et me propose de rejoindre mon itinéraire de marche sur les balcons du lac Léman par un sentier remarquable.

J’accepte et nous voilà partis en direction de Collonges-sous-Salève par la route de la Croisette où il me dépose au Hameau du Coin. A gauche du parking débute le sentier de la grotte d’Orjobet, une caverne suspendue s’ouvrant dans une impressionnante paroi de roc, à 1100 mètres d’altitude.

A cet endroit où plusieurs chemins de randonnée se croisent, Jacques me fait remarquer, la toute récente statue inaugurée en l’honneur de Saint-Jacques plantée sur un piédestal, indiquant pour les Suisses, le fameux chemin de Compostelle, cette branche reliant Genève au Puy-en-Velay. Elle sanctifie ce nouvel axe établi à l’usage des Jacquaires pérégrins.

La grotte d’Orjobet porte le nom d’un fermier natif du Hameau du Coin, François d’Orjobet, que Monsieur Horace Bénédict de Saussure, un aristocrate genevois, savant physicien et géologue, avait pris à son service en qualité de guide pour explorer les nombreuses excavations de la région dont cette grotte qu’ils ont visité en l’année 1779.

Vendredi 23 et samedi 24 avril 1999 - 55ème et 56ème jour

En toute amitié, je me sépare de Jacques, après qu’il m’ait adressé le traditionnel « bonne chance ». J’éprouve quelques regrets à quitter ce compagnon si sympathique mais l’aventure m’attend et elle est loin d’être terminée.

Après une centaine de mètres parcourus sur l’asphalte, un panneau indique plusieurs itinéraires possibles. Celui que j’ai choisi, aux gros gravillons roulants, serpente dans la forêt et s’enfonce sous les taillis de buis suspendus à la colossale falaise Nord du Salève. Il grimpe fortement pour atteindre, après quelques lacets, des passages plus délicats où la présence d’un câble est nécessaire pour assurer une certaines sécurité. Il a été balisé dès l’an 1905 par le Club Alpin.

Ployé sous mon sac à dos volumineux, j’aborde un escalier taillé dans le roc et rejoint l’entrée de la grotte dont l’accès est permis grâce à une passerelle aérienne en bois, jetée au-dessus d’une profonde faille. La lumière du jour se faufile parcimonieusement à l’intérieur. Je découvre un escalier aux marches très hautes et je me hisse dans la pénombre en m’aidant de la rampe courant sur la paroi. Le boyau s’élève, plus ou moins large, avec quelques goulets qui arrivent à bloquer mon sac, décidément très encombrant, pour ce genre d’exercice. Je dépose mon barda au sol et le force, par des tractions successives, à se glisser dans ces étroitures. Ce n’est pas sans mal que je parviens à m’extraire de ce souterrain qui perfore la montagne comme une cheminée à spirales ascendantes.

A la sortie, je débouche sur le chemin balcon vertigineux de la Corraterie puis je me dirige à gauche où se situe une autre de ces innombrables cavernes qui trouent cette coquille calcaire échouée aux marges des hauts sommets granitiques alpins.

C’est le trou de la Tine, une excavation béante de 25 mètres à la base se développant sur une hauteur de 55 mètres et un diamètre de 31 mètres, comme un énorme conduit. Ces trous gigantesques dits creux de Brifaut, seraient l’œuvre des courants glaciaires qui s’y déversaient à la fonte pour rejaillir par les béances qu’ils créaient et agrandissaient au cours des millions d’années qui les ont vu en activité.

Suspendu à l’aplomb du vide, le sentier survole un abîme sous d’imposantes voûtes rocheuses rongées et sapées durant des millénaires par la conjonction des multiples érosions dues aux eaux, à la neige, au gel, aux chaleurs et aux vents. Je progresse de corniche en corniche, en équilibre sur des vires tracées en filigrane au-dessus des profonds à-pic. Ces sites présentent un merveilleux champ d’investigations pratiques pour des classes entières d’étudiants en minéralogie, stratigraphie et géologie qui se succèdent et se pressent en ces lieux. Je croise quelques groupes de ces jeunes en admiration devant ce que la nature leur offre dans sa générosité et sa prolifique diversité.

Mon chemin contourne un béquet rocheux, traverse la combe du Grand Attenaz avant de poursuivre en encorbellement sur ces parois vertigineuses qui surplombent le bassin alémanique et la plaine du Genevois et du Rhône.

Ces murailles tourmentées, abruptes et façonnées de gorges des Varappes ont donné leur nom en héritage aux chaussures mises au point en ces lieux par les Suisses pour pratiquer l’escalade. Les meilleurs alpinistes s’entraînent ici, en cet endroit particulièrement grandiose où s’élaborent les meilleures techniques de l’école de rocher. A proximité, les amateurs de spéléologie peuvent visiter la grotte de la Mule ; plus loin, celles des Sablons, de l’Ours et du Seillon.

Au bout du redoutable et fascinant chemin de la Corraterie, je quitte l’emprise du vide et des falaises pour cheminer sous les noisetiers et les fayards. Le sentier est étroit, tortueux. De plus, des coulis de boue visqueuse affleurent des fondis de neige incrustés entre les roches et les arbustes. Aussi, le sol fangeux se révèle particulièrement glissant. Parvenu à hauteur d’une source, je poursuis mon ascension vers les alpages que je traverse pour aborder la D 41a, face à la Grande-Gorge, à 1828 mètres d’altitude, un vallon encaissé et raide descendant vers Bossey.

J’évolue sur un parcours bordé de murets et de haies de feuillus. Je suis heureux de retrouver, enfin, un peu de cheminement herbu. A gauche de la route, j’aborde une légère descente pour remonter, à droite, et gagner un petit replat se prolongeant sur le haut de la falaise. A ma gauche, divers sentiers n’hésitent pas à plonger dans les profondeurs de la Grande-Gorge et de la Petite-Gorge puis, de nouveau, je pénètre en sous-bois et je rejoins d’autres champs, encore striés de langues neigeuses en liquéfaction. Aussi, je gagne l’ancien observatoire du Salève hérissé d’une antenne relais et pourvu d’un restaurant accueillant et excellent. Hélas, je ne m’y attarderai pas car je suis pressé par l’horaire et je souhaite profiter d’un itinéraire plus facile et dégagé afin d’abattre un maximum de distance.

Petit à petit, mes semelles s’allègent de l’argile collante et visqueuse qui s’était accumulée, tel le sil des potiers, aux crans de mes souliers alourdissant considérablement mes pas. Je quitte ainsi provisoirement les rudes sentiers ravinés et crevassés, taillés dans les parois et la végétation pour me rendre au cœur de l’immense réfectoire de l’hôtel-restaurant du Salève. Je m’y installe pour y consommer un déjeuner réparateur parmi une foule de touristes parvenus jusqu’ici par le téléphérique depuis le Pas de l’Echelle. Je ne m’attarde pas car je compte bien rattraper la journée perdue d’hier. Accompagné par une multitude de papillons multicolores aux ailes de soies des voilures de l’école de parapente qui tourbillonnent et se balancent comme des oiseaux exotiques dans une volière, j’entame la descente vers Monnetier-Mornex par un sentier raide, étroit et acrobatique empruntant la ligne de crête afin de rejoindre le chalet de la Croix, dans un virage de la D 41a. En face, vers le camp des Allobroges, au bout du Petit Salève, j’aperçois le château encore frémissant des notes inoubliables de Wagner composant la chevauchée des Walkyries et immortalisant les amours de Tristan et Yseut.

Le raccourci s’avère des plus périlleux, extrêmement pentu, caillouteux et pétri de terre boueuse et instable. C’est un véritable exercice d’équilibriste qu’il me faut accomplir pour ne pas chuter, poussé et entraîné par le poids considérable du sac accroché à mes épaules. J’essaie de freiner, de retenir mon élan à l’aide des rares arbrisseaux qui me tendent leurs branchilles ; mais c’est peine perdue et je dois concéder une pirouette mémorable suivie d’un atterrissage forcé sur les fesses, à ma plus grande mortification. Par chance, je m’en tire avec quelques éclaboussures sur le blouson et le pantalon, au soulagement d’un compagnon de route rencontré à la station qui se dépêche de s’enquérir de mon état. Je n’ai rien de casser mais je suis plus blessé dans mon amour-propre qu’égratigné dans ma chair.

En bas de ce trajet pénible, je retrouve l’assise aisée des petites voies recouvertes d’asphalte et des allées larges et ombragées de la vallée où s’étend la petite bourgade des Monnetierans dont le nom viendrait du Latin « monastérium » ou couvent-église. Elle fut une résidence des ducs de Savoie et un cadre apprécié de John Ruskin, le célèbre critique, écrivain britannique, et une source d’inspiration pour Richard Wagner.

Cette charmante station climatique blottie entre le Petit et le Grand Salève est très étalée mais sa traversée est relativement reposante après avoir négocié un dénivelé de 574 mètres.

J’emprunte la route des Deux Salèves passant à l’arrière de l’église puis le chemin de la Fontaine, recoupe la D 41a pour suivre le beau chemin tranquille des Esserts épousant l’orée des bois qui submergent le Mont des Anes.

Je m’achemine d’un bon pas vers la route des Trois Lacs qui se trouve être toujours la D 41a, après avoir remonté l’avenue du nom du cimetière communal. Je m’engage aussitôt à droite sur le chemin de Bellevue en laissant le mur de soutènement de l’ancienne voie ferrée du train de Salève. Le sentier monte en sous-bois pour franchir l’extrémité du Mont des Anes, redescend en plongeant dans les taillis en effectuant plusieurs lacets et fini en abordant le chemin de la Croix Verte au niveau d’une vaste carrière désaffectée occupée par deux terrains de tennis, à gauche, en face du golf de Mornex.

C’est sur cette voie très agréable et royale que je commets l’erreur de rater le petit chemin du Pont du Loup traversant les prés à gauche, à l’entrée du village d’Esserts-Salève. Je continue en droite ligne sans me rendre compte de cette erreur qui va me coûter un surplus de marche de 3,5 kilomètres et une perte de temps de 45 minutes, à accomplir un aller et retour sur la D 15. Ce ne sera qu’aux portes du village de Naz que je m’apercevrai de ma méprise et rectifierai mon itinéraire vers le Pont du Loup jeté sur le torrent du Viaison, tributaire de l’Arve.

Une fière passerelle nargue les eaux tumultueuses au niveau de l’ancien gué (415 m) et franchit ce couloir boisé où quelques maisons attestent la présence d’un vieux moulin. C’est ici que passait la voie romaine d’Etrembières à Annecy pour traverser la vallée du Viaison (de Vas, pré-indo-européen, indiquant un cours d’eau ou une source).

Vendredi 23 et samedi 24 avril 1999 - 55ème et 56ème jour

Après la montée et plusieurs croisements de petites routes entrelacées, je parviens devant la mairie d’Esery, totalement désorienté, à chercher la bonne direction et des indices probants pour me rendre à la gare de Marsinge où je pourrai traverser la voie ferrée et atteindre Nangy.

Je cherche en vain quelques Eseriens qui pourraient me renseigner. Ce n’est qu’après avoir errer un bon moment entre les habitations que je remarque une jolie jeune fille occupée à bouchonner son pur-sang dans un pré, à droite. Elle m’indique la route à suivre et s’offre même de me servir de guide. C’est une cavalière accomplie, aimant les grandes évasions équestres à travers la montagne. Elle m’avoue qu’elle m’accompagnerait bien volontiers dans ce tour de la France à pied.

Comme le soir allonge ses ombres et que le soleil disparaît dans son sang, l’attentionnée demoiselle amène son cheval au repos et ressort, à ma surprise, au volant d’une vénérable « dedeuche » brinquebalante, hors d’âge, tressautante mais toujours vaillante pour le service à la campagne. Elle m’invite à bord, gracieuse et souriante, car elle ne veut pas me laisser en l’état, loin de tout abri potentiel. Nous faisons route ensemble vers Bonne-sur-Menoge en passant au dolmen de la Pierre aux fées et par le pont de Bellecombe sur l’Arve gardé par une vieille tour ruinée, plantée sur sa roche erratique et la dominant de plus de trente mètres.

Par Boringes et Nangy, en choisissant des petites routes détournées, nous parvenons, alors qu’il fait nuit à Bonne-sur-Menoge. Avec un pincement au cœur, je regarde repartir ma charmante compagne, soudain très chagrin, très fatigué, accablé d’une soudaine solitude lourde de détresse.

Je me repère rapidement dans ce joli bourg et je remarque le café des Voirons où je me précipite comme un naufragé. Dans ce lieu convivial, je fais la connaissance de Laurence, une exquise jeune femme qui tient cet établissement, aidée par une amie. Je leur avoue la cause de ma présence et l’impossible défi que je me suis donné. Elles en font annonce aux clients présents qui me saluent comme un véritable héros et m’accordent une chaleureuse et flatteuse ovation. Les deux jolies samaritaines me prennent sous leurs bons offices et me conduisent chez leur voisin et ami, un Marocain, restaurateur en spécialités orientales où j’occupe une table à ma convenance. J’ai même la bonne surprise de constater que le prix de mon repas a été réglé par un admirateur inconnu que je remercie ici.

De retour chez mes très prévenantes protectrices, je leur fais part de mon souci de trouver un refuge pour la nuit. Laurence se lance dans une prospection téléphonique acharnée pour dénicher un gîte proche mais toutes ses investigations sont vaines. En désespoir de cause, elle m’ouvre un garage au sous-sol de sa résidence où je peux installer mon sac de couchage dans un box entouré de voitures aux odeurs d’huile et d’essence ; c’est mieux que le dehors incertain où règne toujours, en ce mois de printemps, le froid vit de la montagne enneigée, toute proche. Je trouve un matelas abandonné dans un coin, lequel atténue considérablement la rugosité du sol bétonné. Je me console en évoquant les délicieuses rencontres de la journée qui m’ont fait oublier les déboires et les désagréments qui en ont émaillé le déroulement. Je serai brièvement dérangé par un bruit de moteur et verrai passer, au bout de mes pieds, la calandre en forme de groin, d’un véhicule nauséabond qui lâchera en quittant le garage, un gros pot de gaz bleuté. Bercé par l’évocation des aimables filles qui m’ont apporté leur aide, je finis par m’endormir dans ces lieux peu propices aux rêves mais plus dans la peau d’un clochard assoupi ronflant comme une mécanique bien rôdée au royaume des carrosseries rangées.

Samedi 24 avril 1999 – 56ème jour [Serge Laurent]

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