Après cinq jours de repos forcé au gîte de Mijoux, joli village jurassien niché dans la vallée de la Valserine, je quitte à regret mes hôtes, Roseline et Frédéric et la petite Amandine, leur fille. Le ciel s’est assagi et les abondantes chutes de neige qui m’ont cloué en ces lieux semblent vouloir m’accorder un sursis pour continuer ce périple.
Elles ont recouvert toute la montagne d’épaisses couches successives de cristaux, ravivant l’éclat des sommets miroitant au soleil. Un froid vif règne en ce matin et l’hiver, ici, ne concède rien au printemps. D’énormes nuages cotonneux escaladent les pentes de cette haute chaîne où s’intercalent des falaises abruptes dont je dois parcourir les arêtes, du Petit Montrond culminant à 1533 mètres jusqu’aux alentours du Grand Crêt d’Eau où le Crêt de la Goutte s’élève à 1621 mètres.
Le bel azur profond et glacial du ciel se pomponne de volumineuses fleurs blanches glissant comme des moutons géants sur une prairie où leur cohue glisse et se presse, silencieuse. Sans difficulté, courbé sous le poids de mon volumineux sac à dos, j’emprunte l’étroite route verglacée de la Vieille Faucille pour gagner la station supérieure des télésièges du Petit Montrond où pointe le pylône de télécommunication. En cet instant, je prends conscience de ma témérité, ayant atteint le bout du monde où s’estampe la dernière trace de présence humaine.

La vallée de Genève se dissimule sous un épais banc de brouillard si haut qu’il ne permet pas de découvrir le sublime panorama de la chaîne des Alpes et du Mont Blanc dans leur prolongement jusqu’à l’Autriche.

Ma déception est intense mais courte et mes préoccupations grandissent en constatant que devant moi, les sommets sont vierges et que mon chemin a disparu sous d’énormes volumes de neige, charriant à perte de vue les bosses de leurs échines et de leurs congères qui se hissent jusqu’à la cime des résineux blottis en bosquets pétrifiés et cristallins.
Mon seul guide se résume à la ligne des faîtes et son orientation. Je mets les raquettes et m’élance dans cet univers inconnu dont la beauté n’a d’égale que la sourde angoisse qu’elle a fait naître en mon esprit. La réverbération du soleil est d’une puissance insolite et je plonge dans un océan de feu, de lumière et de miroirs aveuglants où des vagues immaculées ondulent à l’infini et submergent l’ensemble d’un paysage digne des vastes et sauvages étendues canadiennes.
Je n’exclus aucunement la dangerosité de ma position. Les rayons solaires projettent une luminosité si scintillante que les verres de mes lunettes virent au noir intense. Leur surface paraît même se fendiller, se craqueler, s’écailler dans un éparpillement d’éclats et l’effet est si saisissant que je vérifie d’un doigt s’ils sont toujours intacts et d’un seul morceau.
Cet inconvénient se trouve bientôt amplifié par ma rencontre avec un autre phénomène météorologique que tous les alpinistes redoutent et qu’ils ont baptisé « le grand blanc ».

Vendredi 16 avril 1999 - 48ème jour de marche

En effet, mon itinéraire ne descend pas en dessous de 1500 mètres d’altitude et le ciel, au fil des heures, s’est chargé d’imposantes nébulosités sous forme de gigantesques châteaux denses et cotonneux qui viennent heurter d’ouest en est la barrière rocheuse des crêts.
A ce point d’achoppement, la terre et le ciel se confondent et disparaissent dans une masse pelucheuse et blanchâtre, impénétrable où la vue se restreint subitement à l’extrémité des doigts et à l’arrondi des brodequins. Cette texture impalpable emprisonne tout de son linceul immuable que seul le vent peut chasser. Mes craintes augmentent d’autant.
A ma gauche, une falaise quasi verticale plonge de plus de 800 mètres vers la plaine de Gex. A ma droite, la masse cotonneuse escamote tous les repères que pourrait receler l’ondulation du massif enneigé, immergé dans le ventre du nuage qui prend tout son temps pour absorber l’obstacle des crêts.

Je suis obligé de stopper et de m’asseoir sur mon sac à dos en attendant un rai de soleil salutaire qui aurait l’opportunité de scinder cette couche compacte et terriblement oppressante. Les pauses imposées se succèdent au détriment du temps qu’il me reste pour finaliser mon étape et je sais qu’en cette saison, dans ce milieu résolument hostile, quand vient la nuit, il ne fait pas bon être dehors car le blizzard se lève, bat la montagne, la recouvre d’une nouvelle couche de neige.
La température descend alors en conséquence. Les abris possibles sont encore éloignés, perdus au-delà d’un horizon qui se dérobe. La froidure du nuage m’enveloppe et malgré ma polaire, je grelotte et la sueur due aux efforts accomplis se fige sur mon dos.

Je franchis le Pas de l’Echelle sous l’hospice de rares et fugaces éclaircies en me guidant sur une clôture rectiligne fantomatique marquant et sécurisant l’abîme vertigineux que je devine, à ma droite et dont la sombre bouche suit mes pas.

C’est ainsi que je parviens, après bien des difficultés et des interrogations au sommet du Colomby de Gex, à 1688 mètres d’altitude, emprisonné dans une purée de pois pire que le « fog » anglais.
La silhouette déformée du pylône de fer planté sur le crâne dégarni de ce haut lieu est entièrement glacée et des barbes de givre modelées horizontalement attestent la force des vents d’ouest à cet endroit.
Une brève embellie me permet de me situer dans le relief environnant et d’identifier une vaste croupe axée vers le sud-ouest et de remarquer une élévation lointaine qui se révèlera être le Montoisey.

Je consacre une grande dépense d’énergie à rattraper le temps perdu afin d’atteindre un abri salvateur avant la nuit. Je me hâte de parcourir un maximum de distance avant qu’un nouveau strato-cumulus ne me cerne de ses nébulosités fuligineuses.
Je maintiens à l’instinct un cap aléatoire défini à la bonne grâce des brèves déchirures produites par les rares intrusions d’un soleil fulgurant dont les étincelantes effractions perforent le dense manteau du nuage en transit.
Le panorama sibérien que je traverse ondule en mamelons, bosses, plis en tous sens et interminablement semblables dans une succession dont je désespère de voir l’aboutissement.

Tous les contours et les reliefs sont atténués, gommés, laminés par cette grisaille tenace et homogène, un même duvet hermétique et pelucheux où je perd toute latitude et longitude quant à connaître ma position.
Heureusement, le sort se montre enfin favorable à mon égard. Une vaste et providentielle éclaircie due à un courant éolien généré par le col de Crozet me permet d’expliquer l’origine des voix aériennes mystérieuses qui trouaient, depuis un quart d’heure, les limbes où j’étais enfermé.

Quel soulagement au milieu de cette solitude et ce silence absolus de percevoir un écho humain avec l’espoir d’échapper à ce carcan nivéal, à cette montagne rude et tourmentée ! La télécabine en provenance du Crozet est activée, relayée par le télésiège des Bergers et ce que j’entendais étaient les rires et les paroles échangées par les skieurs suspendus dans les airs mais invisibles à mon regard.

Cette miraculeuse embellie dévoile un large champ de vision devant de moi et je peux, de ce fait, découvrir le col de Crozet dominant un petit étang gelé. Dans ma pérégrination semi aveugle, je ne m’étais déporté que légèrement vers l’Est et j’identifiais facilement le passage montant à la station de la télécabine de la Catheline.

J’utilise mes dernières forces à grimper rapidement au col pour me retrouver parmi les skieurs présents et je poursuis jusqu’au refuge de la Loge pour constater qu’il est fermé. J’avais envisagé de passer la nuit dans ce chalet et je me retrouve sérieusement contrarié par cette découverte.
Je prends la résolution de rebrousser chemin et de profiter de la dernière cabine descendant à Lélex, dans la vallée de la Valserine. Mon sac de couchage ne me permet pas d’affronter les aléas d’une nuit passée à la belle étoile dans ces conditions. Je dois préserver mes forces pour les épreuves du lendemain.

En quelques minutes, je parviens au village encore tout animé de pratiquants des sports d’hiver malgré la saison avancée. Je recherche aussitôt un hébergement et me pose aux « Chapelons ». Mon moral remonte dans le parfum d’une succulente raclette consommée au restaurant du coin.

Dans la rue principale, je tombe nez à nez avec la maman de Flora, une des fillettes de Mijoux, amie de la pétulante Amandine. C’est une charmante jeune femme blonde. Elle travaille à la station et s’étonne de me rencontrer à si peu de distance de mon point de départ du matin, après une si longue marche.
En effet, par la D 991, sept kilomètres seulement séparent les deux agglomérations. Je lui explique mon périple éprouvant dans la neige par le Colomby de Gex et mes vicissitudes avec le « Grand blanc ».
Demain matin, aux aurores, je remonterai par la première cabine au col de Crozet et je reprendrai ma route par le Crêt de la Neige (1720 m) et le Reculet (1719 m), les deux plus hauts sommets du Jura.

Je lui dit simplement au revoir. Elle me sourit et disparaît dans la pénombre. Je reste livré à moi-même, immensément seul, pris d’une infinie tristesse qui me déchire le cœur. Quelque temps plus tard, la maman de Flora trouvera la mort dans un accident au volant de sa voiture, dans les rues même de Mijoux, à trois pas de sa maison, laissant trois orphelins.

Les années ont passé. C’est avec émotion que, lors d’un retour à Mijoux, j’ai revu les deux fillettes inséparables, Amandine et Flora, avec ce souvenir poignant d’un être chaleureux et jeune, disparu, à peine rencontré et qui ne méritait pas un destin si tragique et si injuste.

Vendredi 16 avril 1999 – 48ème jour [Serge Laurent]

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