Mon supplice s’est encore intensifié. Une transpiration abondante en résulte qui humecte mon front. Un ami de Solange accepte de me transporter au centre hospitalier de Sallanches où je suis immédiatement admis en médecine. Pourquoi dans ce service ? La question reste toujours sans réponse. Ce qui est tangible, c’est que je ne suis plus maître de mon destin. Seule l’affliction présente occupe tout mon esprit et mon corps. Pour me soulager, les infirmières décident de me placer sous perfusion permanente qui me distille un mélange de morphine et de cortisone. Je ne peux remuer ou me déplacer sans l’aide de mes infirmières. Les heures et les jours vont s’écouler ainsi, grignotant un pan de ma vie devenue inutile. Nicole et Solange se relaient par me rendre visite, m’apportent des friandises et leur présence consolante. Sans leur dévouement, je me sentirai aussi abandonné que Robinson Crusoé sur son île.

Je suis transformé en gisant de pierre, une momie contemplative de son existence. L’examen radiologique ne révèle aucune anomalie dans ma constitution : nulle fracture, nulle fêlure, nulle déchirure. Je suis dans l’expectative, interrogateur privé de réponse, à la merci d’un grand désarroi. Les médecins passent, sans plus, à mon chevet et lors de leurs rares visites, ils sont aussi muets que des poissons, avares d’information sur ce qui m’arrive. Le scanner, lui aussi, n’a rien indiqué. Personne, qu’ils soient humains ou machines, ne semblent capables de m’apporter un diagnostic, encore moins une thérapeutique susceptible d’apporter une guérison, d’analyser les causes provoquant de tels effets désastreux. Le chef de service, laconique en la matière, se résout pourtant à me glisser à l’oreille que je suis bien amoché. C’est très rassurant !

Pour tout mon entourage, proche ou éloigné, mon aventure extravagante s’achève ici, sur ce lit d’hôpital. Ceux qui me suivent depuis mon départ, à Metz, estiment par avance que ma randonnée est terminée, le projet d’un tour de France à pied enterré, sans possibilité d’une issue favorable. Le masseur qui s’occupe de ma personne une fois par semaine constate qu’un nerf s’est déplacé dans la zone des sacro-iliaques, révélé par une petite bosse. Il essaie, avec précaution, de le remettre en place. Je ressens un léger soulagement. Il doit revenir le lendemain pour traiter avec plus d’attention la partie endolorie mais, affecté à l’autre hôpital de Chamonix, je ne le reverrai jamais. Ma situation stagne, perdure, ne s’améliore aucunement et entre les murs où je végète et me morfonds, je ne connais toujours pas les raisons qui me font traverser une si cruelle épreuve. Je me languis, je m’amenuise, je m’ankylose et l’urne contenant tous mes espoirs se vide un peu plus chaque jour.

Vendredi 21 au dimanche 30 mai 1999 - 83e au 92e jour

La désespérance est comme un abîme où l’on perd pied. Si j’échoue maintenant dans mon entreprise, je n’aurai jamais le courage de repartir par la suite. Un compagnon de misère est venu me tenir compagnie dans mon malheur. Il a été victime d’un arrêt cardiaque sur le plateau de Passy. C’est un véritable miraculé. Il s’en est tiré sans séquelle et son séjour à mes côtés a été de courte durée. Il est reparti bien vite sur ses deux jambes, vaillant et bien portant. Je suis de nouveau seul, submergé de rage et de déconvenue. Le mois de mai, le joli mois de mai expire et rien en ce moment ne me permet de définir une date pour quitter cet hôpital. La pièce dans laquelle je suis confiné me devient de plus en plus fade, hostile, un tombeau où finir mon existence.

Paraître ou disparaître ! A vouloir construire un rêve pour des personnes qui ne comprendrons jamais rien aux motivations qui me guident, relève de l’utopie. Un trop grand projet personnel ne peut que porter ombrage aux esprits dont la vue ne dépasse pas les limites de leur cour inféodée à un collectivisme malsain et pernicieux.

La liberté n’est que l’illusion qu’un faux décor déroule. C’est l’appât, le leurre où la proie mord par gourmandise pour servir à la sustentation de l’ordre établi qui déteste le particularisme de la génialité.

Oui, il m’arrive de philosopher de mon sarcophage, de cette boîte où, plus mort que vif, j’attends ma délivrance ! J’essaie d’écrire quelques poésies mais mal inspiré, je renonce même à l’art où j’excelle, trop confiné dans mon pitoyable sort et préoccupé par l’échec qui se profile à l’horizon de ma fenêtre.

Vendredi 21 au dimanche 30 mai 1999 – 83ème au 92ème jour [Serge Laurent]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :