Malgré les mésaventures de la veille et la fatigue accumulée, je suis debout à 6 heures du matin. Les sommets de la montagne bénéficient des lueurs du soleil avant les bas étages, modestes collines, faibles falaises et plates plaines. Je ne distingue aucun signe humain autour de moi, aucune trace de skis, de raquettes ou de pas, rien, absolument rien. L’hymen nivéal est intact. Il n’y a même pas les écritures d’un oiseau ou les pointillés d’un renard. La page blanche ne porte aucun signe, aucune indication et je ne peux rien y déchiffrer sinon le miroir des difficultés à venir.

Le vent maraude à mes oreilles. Il est doux, une sorte de foehn dont la principale action est d’accélérer la fonte des neiges. Il n’est pas un seul mètre carré qui ne donne naissance au jaillissement d’une source d’eau, qui ne se comporte comme une éponge s’essorant. Tout est humide, ruisselant, dégoulinant, cascadant. Le sol est sans assise, sans dureté, mou, flasque, inconsistant. Je ne m’attarde pas en ces lieux déserts. Les épreuves endurées hier ont rongé une bonne partie du moral que j’avais précieusement conservé jusqu’à présent. Les parages du col de Bise m’apparaissent hostiles, dépourvus de toute aménité. J’ignore encore en cette minute que ma situation va empirer pour devenir un long calvaire et mettre en grand péril l’accomplissement de mon périple aventureux.

La luminosité s’accroît rapidement et la couverture nuageuse se retire pour dévoiler un ciel lavé de ses traînes. Les alentours saturés des pleurs nocturnes suent, suintent et grelottent.

Le temps de la réflexion, je consomme un pamplemousse et fait un tour d’horizon. La pente vers le col de Bise régurgite une quantité de neige impressionnante qui absorbe tous les repères. Les immenses pans qui me cernent comme autant de murailles infranchissables s’élèvent et s’inclinent de toute part, se pressent au coude à coude, se tressent en obstacles, s’alignent en barrières roides, abruptes.

J’effectue quelques pas mais une vive douleur me traverse la cuisse gauche. Je m’arrête aussitôt et exécute quelques mouvements en douceur pour tester l’état de souplesse de ma jambe. Je crains une déchirure musculaire. Après quelques étirements, le mal s’atténue mais reste présent, lancinant, préoccupant.

Je dois reconsidérer mon parcours et choisir entre deux possibilités. Essayer d’atteindre le chalet-refuge de Bise qui, de toute façon, sera fermé, puis les chalets de Chevennes et le village de La Chapelle d’Abondance ou revenir sur mes pas et rallier les chalets de Darbon pour trouver un passage moins en altitude, donc plus facile, vers le bourg d’Abondance.

Quoiqu’il en soit, il me faut rejoindre la vallée au plus vite et dans les meilleures conditions. A contre cœur, j’abandonne le chemin prévu en retenant la seconde option. Je repars avec précaution pour me diriger vers le lac et les alpages de Darbon.

La descente dans cette cuvette est une dégringolade en droite ligne dans les pierriers ensevelis sous la neige. La douleur n’a pas disparu. Elle se rappelle à moi à chaque geste brusque, à chaque écart impromptu. Néanmoins, j’atteins assez rapidement les rives du petit lac emprisonné et me laisse couler jusqu’aux chalets groupés de l’estive qui m’attendent comme un sage troupeau bucolique.

Les petites bâtisses de bois où les bergers entreposent leur matériel de traite et le fourrage sont toutes fermées, statufiées dans leur gangue nivéale. Elles dorment, serrées par un instinct grégaire de toute éternité. Aucune âme n’est demeurée en ces lieux détournés du monde. Je n’entends que le bruissement des ruisselets échappés des toitures dont les bonnets de cristaux fondent en eaux claires et abondantes. Ils créent une multitude de flaques et de mares, de bouillie cristalline et de compost marécageux, peignant des lavis et des aquarelles.

Au-delà des chalets, je découvre le chemin d’accès à ces lieux mais celui-ci est obstrué par une imposante cascade de blocs énormes apportés par une avalanche chue des falaises environnantes. Elle a formé un mur cyclopéen de moellons de glace. Ils s’entassent les uns sur les autres sur une largeur de deux cents cinquante mètres en formant un amalgame de rochers et de terre arrachés à la montagne.

La porte du vallon est barrée, encombrée, mais sur le côté je remarque la trace ténue d’un sentier dont tout porte à croire qu’il permet de franchir les reliefs arrondis qui s’allongent à l’ouest et qui me semblent accessibles. De plus, cet axe pourrait me permettre de gagner par les hauteurs du Bouaz dessus, le lac de Fontaine et la petite piste d’accès au chalet-refuge d’Ubine d’où j’espère rejoindre assez facilement, par des cheminements plus viables et dégagés, le bourg d’Abondance.

J’envisage de prendre du repos dans ce havre et solliciter les services d’un kinésithérapeute. Je constate que ma jambe diffuse une douleur continue et suscite une gêne peu propice à une escapade nécessitant la totalité de mes moyens physiques.

Je choisis de contourner le déversement avalancheux en suivant ses limites, mi-marchant, mi-glissant, avec l’espoir de franchir sans encombre la ligne de faîte à son plus bas niveau. Je devine une passe à portée de la main mais les perspectives en montagne sont souvent trompeuses.

Le soleil fouille de ses rayons le champ de neige qui devient éblouissant. La rimaille de glace éboulée paraît se rétrécir avec l’altitude et mon but est d’atteindre sa plus étroite largeur près de son point de déhanchement.

Vendredi 30 avril 1999 - 62e jour

Je constate dans la montée que cette langue d’éboulis en forme d’éventail a traversé le Nant de Darbon, remontant au-delà du torrent en accrochant la pente opposée. La falaise a déversé ses entrailles qui se sont épandues à l’issue de l’estive pour bloquer et s’opposer à ma délivrance. La douleur qui me taraude la cuisse augmente et devient le principal centre de mes préoccupations.

La grimpée devient vite pénible. Les courroies du sac à dos meurtrissent mes épaules et mes hanches. Les muscles des jambes, roidis par l’effort fourni, se tétanisent et mon moral faiblit. Un son rauque et saccadé sort de ma gorge desséchée. Je me traîne péniblement, essoufflé par un air qui se réchauffe progressivement. L’escarpement qui me domine paraît reculer à chaque pas. Jamais je ne l’atteindrai et je renonce à mon projet d’utiliser cet itinéraire.

D’où je suis, je prends la mesure toute l’étendue de l’obstacle qui m’interdit d’accéder à la sortie du val par où les gardiens d’estives montent à Darbon. Elle s’ouvre à l’étroit vallon boisé servant d’échappatoire aux eaux du lac. Je redescends. C’est plus facile mais non moins douloureux pour ma jambe.

Revenu dans le hameau, je m’avance pour pénétrer dans les amoncellements de débris informes en bascule les uns sur les autres. C’est un chaos, un dédale d’icebergs éclatés, brisés, veinés de boues rouges et collantes. Je dois me faufiler au milieu de cet univers instable où chaque pas demande une attention particulière. Conserver un équilibre est une gageure permanente que le poids de ma charge augmente considérablement. Je dois m’adonner à un exercice de voltige peu compatible avec ma condition sur une distance de trois cents mètres environ puis recommencer plus loin où d’autres avalanches ont laissé les restes de leur impétuosité, heureusement, avec moins d’importance destructrice et de volume.

Dès que mon itinéraire s’extirpe de la zone des pelouses exposées aux raids avalancheux et se met à l’abri sous le couvert des épicéas, le chemin se dégage rapidement de ses congères. Ma progression, libérée, devient plus paisible, plus aisée. Le seul bruit perceptible est le roulement du Nant charriant ses galets, grossi des eaux de fonte et menant un joyeux tapage entre les falaises rocheuses. Les couleurs vives des feuilles d’automne dont les bariolages réapparaissent se mélangent en kaléidoscope avec les nouvelles plantes, impatientes de croître et de respirer sous un ciel peint d’un bleu parme uni.

Ce vallon où s’active un éveil printanier, où la végétation dans un prodigieux essor quitte sa torpeur est des plus agréables à parcourir. Je n’ai qu’un regret, celui d’avoir été obligé d’abandonner un temps le cheminement prévu initialement. Il est évident que le massif alpin n’est pas accessible avant le mois de juin pour ce type de randonnée. Je suis parti trop tôt de Metz et j’ai marché trop vite. J’ai un bon mois d’avance sur le timing idéal pour accomplir ma prouesse et je dois m’accommoder des inconvénients qui en résultent.

La douleur que je ressens à la jambe gauche s’irradie du mollet à la fesse. Elle est sourde, omniprésente, lancinante mais les muscles et les vaisseaux ayant été mis à contribution, chauds et irrigués par les mouvements réguliers des membres, l’endolorissement de la zone atteinte, s’atténue et devient supportable. C’est ainsi que je parviens à la vallée d’Abondance sur la départementale 22 au niveau du hameau de Centfontaine après celui de la Revenette.

Le village de Vacheresse est indiqué à droite, tout proche. Je me retrouve ainsi à deux pas des lieux où je me situais il y a deux jours. Je ne suis pas très heureux de ma performance mais nécessité fait loi. J’ai un gros problème à résoudre dans l’immédiat. Il est presque midi et la météo est superbe.

Je consomme un deuxième pamplemousse et m’engage sur le bas-côté de la route pour accomplir la distance de 5km700 qui me sépare de la commune d’Abondance. Avec la rage au cœur, je marche en claudiquant durant deux heures sur un ruban d’asphalte dont je déteste la régularité et le trafic.

Enfin, je pénètre dans ce joli bourg où je compte bien trouver mon salut et le réconfort dont j’ai besoin. Aussitôt, je m’enquiers d’un pied-à-terre. Ainsi, je me retrouve chez Yves M… aubergiste et pizzaïolo de son état qui me propose de louer une chambre à un prix des plus raisonnables. L’ambiance est très familiale et propice à me redonner confiance et force. L’algie dont je souffre m’assaille avec plus de vigueur mais il me faut patienter jusqu’à lundi pour bénéficier des soins d’un kinésithérapeute. Ce doit être cela, prendre son mal en patience !

Vendredi 30 avril 1999 – 62ème jour [Serge Laurent]

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